Et lui, ne savait plus où elle en était. La scène présente, aux émotions si aiguës, effaçait aisément de son esprit celle à laquelle il n'avait pas assisté: le retour et la colère du mari. Telle est l'insuffisance de la pensée: elle-même n'a pas le don d'ubiquité; elle ne voit les choses que par succession. Tout entier à cette Elise qui était là, à demi dévêtue, couchée et se débattant contre lui, il oubliait, dans cette réalité physique saisissante, la peine morale qui l'avait amenée à ce point de désordre.
Et puis il la désirait. Une heure auparavant, après les joies sans nom d'un premier abandon, elle lui avait dit: «Nous ne nous reverrons plus! plus jamais!» Et voici qu'après cette menace la destinée la lui rendait! De nouveau elle était là, enfermée seule avec lui, dans cette même chambre de bord, et elle le serrait dans ses bras, elle attachait ses mains à son cou, l'attirait à elle, puis, par saccades, le repoussait en criant: «Non! non!»
Il se répétait qu'elle était sienne, qu'il avait à l'avenir des droits véritables.
Maintenant, elle était nue, sous la lumière du jour qui entrait à pleine fenêtre. Il n'avait pu voir encore sa beauté ainsi révélée, entière, non pas même cette nuit passée...
L'eau de la mer la couvrait de luisants çà et là, pareils aux grains étincelants d'un beau marbre. Les cheveux, dénoués, ruisselaient épars autour de sa tête. La bonne odeur de l'eau salée prenait sur la chaleur vivante un charme extraordinaire. Le poète eut la sensation d'avoir là, toute à lui, d'avoir dérobé à la mer une de ses ondines, une de ses reines mystérieuses. Il eut un éblouissement, un vertige... Il jeta sur elle la souple étoffe de soie qui couvrait le lit et qui, s'affaissant, la moula aussitôt de ses plis infiniment légers. Il ne pouvait s'empêcher de voir tous ces détails, et vainement il se reprochait l'attention voluptueuse qu'il y mettait malgré lui. Il s'éloigna un peu alors, pour échapper à la vue attirante de cette beauté impérieuse et songea enfin à quitter ses habits trempés. Il y mit une hâte involontaire. Singulière?... Non; ne fallait-il pas qu'il revînt au plus tôt la soigner?... En un tour de main, il fut prêt, revêtu seulement d'une robe orientale, serrée d'une ceinture... Il prit la toute pareille pour Elise... en songeant qu'il faudrait lui acheter des vêtements au plus tôt; qu'elle n'avait rien à bord...
Il était rassuré sur les suites de l'accident. Le bain, dans cette saison, n'était pas inquiétant par lui-même. Rien autour de lui ne parlait de douleur; tout, au contraire, lui parlait de volupté, de joie, même et surtout ce beau corps de la malheureuse étendue là, sous la soie rose, comme endormie dans une paix délicieuse, et dont rien ne révélait au regard l'angoisse oubliée.
Il revint s'agenouiller près d'elle.
—Elise! murmura-t-il.
Sa voix parvint jusqu'à elle, à travers la brume infinie qui la séparait du monde réel.
—C'est moi, moi, Pierre, me reconnaissez-vous?