VI
Pierre avait pensé tout à coup que, de la villa, Marcant devait épier l'Ibis Bleu, et il jugeait inconvenant et cruel de demeurer au mouillage en cet endroit. Il quitta Elise, pour appeler d'une autre chambre son domestique afin de n'être pas vu près d'elle, en ce moment, ainsi vêtu de cette robe légère.
Il fit donner l'ordre d'entrer dans le port. Là, il serait à la fois présent à Saint-Raphaël et peu visible. «Et si Monsieur Marcant veut me faire rechercher, je pourrai me mettre à ses ordres.» En outre, il fallait au plus tôt trouver pour Elise des vêtements, du linge, un petit trousseau provisoire.
L'ordre donné, il revint près d'elle. Elle s'était vêtue entièrement de la simple robe orientale, que tout d'abord elle n'avait pas pris le temps de mettre avec soin, afin de s'en couvrir plus vite. Elle en avait épinglé sous le menton l'ouverture brochée de soie. Elle avait ramené autour de son fin poignet les manches, aussi larges elles-mêmes que des robes d'enfant. C'était une tunique de lin d'une souplesse extrême, d'un blanc jaune d'ivoire et toute traversée en sa longueur de bandes brodées, en soie blanche d'une grande richesse d'effet. Elle avait songé à se cacher ainsi vêtue dans le lit, pensant qu'elle y serait mieux protégée contre le regard de Pierre,—mais elle pensa aussi qu'il y avait moins d'intimité encore à le recevoir dans ce costume, puisqu'elle ne pouvait en avoir d'autre.
Ne pas le recevoir? Elle y songea un moment, mais le moyen? N'était-elle pas chez lui? N'avaient-ils pas encore des choses graves à se dire et au plus tôt? N'y aurait-il pas exagération à le consigner à sa porte,—lui, hélas!—pour attendre... quoi? que ses vêtements fussent séchés? Il s'agissait bien de cela! A présent qu'elle s'était ressaisie que craignait-elle? quelle malhonnêteté y avait-il à paraître dans ce costume imposé par les circonstances? Elle se sentait protégée, comme revêtue et toute pudique de volonté.
Il avait compris du reste, si bien compris, qu'elle le trouvait à plaindre maintenant, un peu à plaindre, lui aussi.
Il fut frappé, quand il rentra, de la noble gravité du visage d'Elise. Elle était belle, d'une sévérité calme, sans exagération, sans la moindre recherche d'attitude, superbe de franchise,—et tellement rendue à elle-même, à sa liberté de femme, à sa dignité de mère,—qu'il se trouva inconvenant, lui, dans sa robe fantaisiste, qu'il portait pourtant presque tous les jours, en été, dans sa chambre. Il eut le sentiment de n'être pas décent et il en éprouva quelque honte. Il eut envie de ressortir, d'aller s'habiller, mais il résista à cette envie. Il avait de la peine à cesser de la voir, en ce moment-là, belle comme elle était d'une beauté morale révélée par toutes les lignes de son attitude, par toute l'expression de son visage, de ses yeux, par elle tout entière. Et cette admiration implacablement égoïste, c'était l'amour, l'amour encore, et définitif, croyait-il...
—Ne vous étonnez pas, dit-il sans s'approcher d'elle, nous allons rentrer dans le port. Le bateau va se mettre en marche...
—Merci, dit-elle.
Comme il sortait, une trépidation légère annonça que l'hélice se mettait en mouvement.