«Elle a pour moi, enfin, des mots attendrissants, des respects, des nuances de reconnaissante affection qui m'inspirent pour elle l'estime que tu souhaites. Et bien entendu, elle ne pense qu'à une chose, à rentrer dans la maison de son enfant, pour le servir à genoux, dit-elle, jusqu'à la fin de sa vie.»

Madame Dauphin ne pensa-t-elle point à écrire à Marcant? Elle y pensa, elle essaya, ne fut jamais contente de ce qu'elle écrivait, ne savait pas même par quelle phrase se présenter. Et, de jour en jour, elle renvoya, puis finit par se dire que ce silence prolongé ne serait peut-être pas sans utilité, avec un dur obstiné tel que son fils lui avait dépeint Marcant... Ce silence même pourrait user sa ténacité. Le jour où elle arriverait avec des nouvelles (et ces nouvelles-là!) il aurait une secousse. On ne pouvait, d'un pareil homme, espérer un changement spontané de sentiment. Il fallait essayer de provoquer en lui une brusque révolution.

Voilà pourquoi elle finit par ajourner volontairement l'heure de s'adresser à Marcant. Elle expliqua ses vues à Elise, lui fit espérer que ce moyen de l'attente était le meilleur. Et Elise ne demandait pas mieux maintenant, toute faible comme elle était, de laisser dire et de se laisser faire, de tout abandonner à ce bon génie, à cette vieille dame assise près de son lit, et qui lui rappelait sa mère à elle, et les paisibles veillées de la rue de la Barre, au temps où elle était une enfant.

—J'en suis sûre, il ne faut pas se hâter. On compromettrait tout. J'y ai bien réfléchi, disait madame Dauphin.

—Je vous crois, vous avez raison, murmurait Elise, ramenée, par l'affaiblissement, à des docilités de petite fille.

Elle disait même quelquefois:

—Je me sens toute petite, toute petite fille devant vous! Ce sera quand vous voudrez. Puisque j'ai des nouvelles de mon Georges, cela suffit pour le moment. Il faut une expiation de quelque temps, n'est-ce pas? Et près de vous, elle est trop douce encore!

On ne pouvait dire au juste quelle maladie elle avait eue. Ç'avait été un ébranlement violent, funeste de tout l'être. Maintenant elle toussait. Un des poumons était repris.

Enfin elle put se lever, monter sur le pont, sous la tente, y passer des heures à la fin des jours, jusqu'au moment où le salut des Couleurs faisait crépiter les coups de feu à bord des grands cuirassés de l'escadre. Alors, quand on rentrait les pavillons, elle rentrait aussi, avec des mélancolies accrues par cette cérémonie, qui est émouvante dans la paix des ciels d'été tout rouges sur l'horizon.

—A présent, il est temps, je pense, de tenter sur votre mari quelque chose, dit un jour madame Dauphin. Sans doute vaudrait-il mieux qu'une autre que moi y allât, mais nous n'avons personne à qui faire notre confidence... Et puis, maintenant, j'ai si bien appris à vous connaître! Je parlerai si bien de vous! Je vous aime si sincèrement!