Le chef de division, en temps ordinaire, déjeunait seul chez lui, à dix heures exactement, puis il courait à son ministère. Sa femme et son fils déjeunaient deux heures plus tard. C'était l'ordre de la maison, et rien de ce que réglait le méticuleux fonctionnaire ne pouvait être dérangé aisément. Il étudiait les plus simples questions domestiques comme «affaires d'Etat» et son coup de crayon rouge ou bleu, approbation ou improbation, était moralement ineffaçable.

C'est à cet esprit d'ordre, à cette rigueur de méthode, à cette inflexibilité dans l'énergie, que Denis Marcant, étudiant en droit, fils et héritier d'un libraire aisé de Mâcon, avait dû son avancement rapide. En vérité, il n'avait jamais eu d'autre protection que les sympathies conquises par sa loyauté. On disait: l'intègre Marcant. Il apportait, dans sa façon de juger toutes les affaires et de prendre un parti, quelque chose de la solennité du magistrat. Il ne rendait pas le devoir aimable, n'ayant pas plus de souplesse et de grâce dans l'esprit qu'au physique, mais il imposait l'estime.

Un jour donc, deux années auparavant, Marcant s'était mis à table à dix heures du matin, avec un appétit féroce. Il avait travaillé toute la nuit.

—Si monsieur veut... dit la bonne, le voyant attaquer sa seconde côtelette d'un air emporté, si monsieur veut, j'en mettrai une autre.

—Merci, il faudrait attendre.

Et comme il se versait à boire, il aperçut son Georges qui, pas plus haut que la table, le regardait faire, avec une attention de chiennot familier et gourmand.

Marcant, affamé, reprit sa fourchette, et le petit, avec un joli mouvement de tête inclinée, accompagnait d'un regard de mendiant chacun des bons morceaux dans le trajet qu'ils faisaient de l'assiette aux dents du maître. Georges aimait beaucoup «le gras doré» des côtelettes. Sa maman, si elle avait été là, même pressée, même préoccupée, même ayant très faim, lui en aurait donné gros comme un pois chiche, et Georges eût été le plus heureux des petits garçons gourmands. Le chef de division, affamé, préoccupé, pressé, s'aperçut tardivement du manège de l'enfant, du va-et-vient de ses yeux écarquillés pour mieux suivre l'objet de sa convoitise, apparu, disparu...

—Vois-tu, mon mignon, dit-il de sa voix forte, j'ai besoin de manger parce que j'ai besoin de travailler, et j'ai besoin de travailler parce qu'il faut que je gagne ta vie et celle de ta maman. Elle te fera déjeuner tout à l'heure. Moi, il me faut toute ma côtelette.

Et le dernier morceau convoité par l'enfant fut englouti par le brave homme. On lui demandait une tendresse. Il avait donné une leçon. Il était même assez content, le digne Marcant, de commencer si bien l'éducation de son fils... «C'est en les prenant tout jeunes qu'on en fait quelque chose.»

Hélas! le petit cœur du pauvre mignon, pendant ce discours, s'était gonflé, gonflé... puis, gonflées aussi ses paupières. Et quand les grosses jambes du père et le pan flottant de son éternelle redingote trop longue eurent disparu derrière la porte refermée, Georges, aussitôt, s'était élancé dans la chambre de sa maman, afin de sentir, en pleurant, la chère robe sur ses yeux, sur sa figure: «Oh! ma maman!»