Le désespéré d'amour s'étonnait de ne plus souffrir. «Ah çà! je ne l'aimais donc pas,—songeait-il,—cette femme, puisqu'il m'a suffi de me séparer de ses lettres pour être délivré de son souvenir!... Si j'y songe à présent, c'est parce que nous repassons sur l'endroit précis où elles dorment, ses lettres, dans leur petit cercueil de métal.»
Cet endroit, il le reconnaissait aisément: le yacht venait de dépasser les Lions de Terre et de Mer, et il se trouvait juste par le travers des Moines, rochers rougeâtres qui sortent de la mer en rangs obliques, avec des profils de têtes encapuchonnées. «Oui, c'est bien là,» songeait-il. Et il regardait l'eau, trouvant singulier que des lettres, qu'on ne lirait plus, dormissent là, sous ce bleu liquide... Il se récita son sonnet. Il la voyait, la boîte de fer, recouverte d'algues mobiles, s'empâter lentement de sables, de coquilles, de mousses, de coraux... puis un pêcheur, comme dans les Mille et une Nuits, la ramenait un jour dans son filet... Il l'ouvrait, croyant trouver un trésor de naufragé. Qu'en sortirait-il alors? un peu de fumée? Et puis, quel génie, dans cette fumée, ou quel spectre apparaîtrait au pauvre homme? l'amour? ou la trahison? ou la douleur?
Pierre n'était pas guéri. Il était dans un de ces instants où, sous les influences extérieures, la douleur s'endort au cœur blessé. Le cœur ne sent plus la blessure? «C'est étrange!... Je suis sauvé!...» Non. Des odeurs de solanées ont passé sur lui et, à son insu, il est dans la légère ivresse qu'elles donnent...
La seule présence, le seul parfum d'une femme jolie qui avait du charme, trompait ce regret, cette soif d'aimer, si douloureux la veille au cœur du jeune homme. La petite espérance et la curiosité de revoir une aimable femme avaient suffi, depuis l'avant-veille, à le maintenir dans une attente heureuse... Il n'avait plus été seul... Qu'arriverait-il demain?
En elle, quelque chose de nouveau se passait. Pour la première fois de sa vie, elle éprouvait le désir d'aller droit devant elle, de prendre le plus d'horizon possible, avec ses yeux, avec sa mémoire, afin, plus tard, quand il faudrait retourner sous les ciels mélancoliques, d'emporter ce beau songe comme une réalité devenue impérissable.
—Oh! vois, maman, tous ces bateaux qui naviguent sur la montagne!
Ainsi criait Georges. On était devant les carrières de porphyre du Dramont, et, au flanc de la colline, dans l'étincellement des pavés qui roulaient, innombrables, en larges cascades vers la mer,—se dressaient en effet,—légèrement palpitantes au souffle doux du matin,—les tentes, verticales comme des bannières, qui abritent les travailleurs. Chacun des tailleurs de pavés a la sienne. Sans cette ombre secourable, la réverbération de la clarté blanche dans le porphyre les aveuglerait. Les hommes sont aussi parmi les pavés et, tout le jour, ils frappent, ils frappent, faisant jaillir de tous côtés les éclats tranchants du porphyre, sous leurs tentes gonflées au vent, et l'on croirait voir une flottille en marche un jour de régates, mais en marche sur la terre ferme, dans une tempête de pierres écroulées, soulevées en vagues...
—Ferons-nous une pointe au large?
—Oh! volontiers, il fait si beau!