Catherine essaya, sans se découvrir, d'apaiser Charles IX. Elle lui représenta qu'un fils était bien «excusable» de vouloir venger la mort de son père. Elle lui rappela que l'Amiral avait fait tuer Charry, ce mestre de camp qui l'avait si fidèlement servie durant sa régence. Mais le jeune Roi persistait dans son «passionné désir» de faire justice[603].

Les gentilshommes huguenots, sachant à qui s'en prendre, manifestaient leur haine avec éclat. Les plus ardents passaient «à grandes troupes, cuiracés, devant le logis de MM. de Guise et d'Aumalle»[604]. Ils allèrent harceler Catherine jusqu'au jardin des Tuileries, «Ils usoient, dit Brantôme, de paroles et menaces par trop insolentes, qu'ils frapperoient, qu'ils tueroient»[605].

[Note 600: ][(retour) ] Mémoires de l'Estat de France, t. I, fo 275.

[Note 601: ][(retour) ] Ibid., fo 276-277.

[Note 602: ][(retour) ] Mémoires de Marguerite de Navarre, éd. Guessard, p. 28.

[Note 603: ][(retour) ] Ibid., p. 29.

[Note 604: ][(retour) ] Jean de Tavannes, Mémoires de Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes, éd. Buchon, p. 434.

[Note 605: ][(retour) ] Brantôme, t. IV, p. 301.

Catherine avait tellement compté sur la mort de Coligny et le désarroi de son parti qu'elle était prise de court. Si le duc de Guise, pour se disculper, la dénonçait comme sa complice, que ne devait-elle pas craindre à l'avenir de ces gens de guerre indignés d'un si lâche attentat? Alors lui vint ou lui fut suggérée l'idée de se sauver elle-même et la paix publique en les faisant massacrer tous. Elle mit dans le secret le duc d'Anjou et le duc de Guise, acharné à la vengeance de son père. Elle s'assura de Tavannes, le grand capitaine, du duc de Nevers, du garde des sceaux Birague, cruels par fanatisme ou par raison d'État. Le concours des Parisiens n'était pas douteux. Les amis de l'Amiral, inquiets des dispositions du peuple, prièrent le Roi de faire garder son logis. Le duc d'Anjou y envoya de ses soldats, ceux-là même qui ouvrirent la porte aux assassins.

L'exaspération des huguenots précipita la crise. Le samedi 23, Pardaillan, un gentilhomme gascon, menaça, au souper de la Reine, qu'ils se feraient justice si on ne la leur faisait pas. Catherine résolut d'agir la nuit même. Mais il lui fallait le consentement du Roi. Quelque experte qu'elle fût à manier cette nature violente et faible et capable des plus brusques revirements, elle doutait de pouvoir facilement le décider à faire mettre à mort ces capitaines et ces gentilshommes dont il avait agréé les services et embrassé la vengeance. Albert de Gondi, sa créature et le favori de Charles IX, de qui elle «sçavoit qu'il le prendroit mieux que de tout autre», alla le «trouver en son cabinet le soir sur les neuf ou dix heures» et, allant au but sans détour, il se dit obligé «comme son serviteur très fidelle» de lui avouer que le duc de Guise n'était pas seul et que la Reine et le duc d'Anjou «avoient esté de la partie». Sa mère avait toujours eu, comme il le savait, «un extrême desplaisir» de l'assassinat de Charry, le brave et loyal Charry, qui, du temps où les catholiques étaient pour M. de Guise et les protestants pour le prince de Condé, n'avait voulu dépendre que d'elle, et dès lors, «elle avoit juré de se venger dudit assassinat». L'Amiral ne serait jamais «que très pernicieux en cest Estat», «et quelque apparence qu'il fist de vouloir servir Sa Majesté en Flandre,... il n'avoit d'autre dessein que de troubler la France...» Quant à elle, «son dessein n'avoit esté en cet effect que d'oster cette peste de ce royaume, l'Amiral seul»; mais «le malheur avoit voulu que Maurevert avoit failly son coup», et, ajoutait perfidement Gondi, «les huguenots en estaient entrez en tel désespoir que, ne s'en prenant pas seulement à M. de Guise, mais à la Royne sa mère et au roy de Pologne son frère[606], ils croyoient aussi que le Roy Charles mesme en fust consentant et avoient résolu de recourir aux armes la nuict mesme»[607]. Au Roi, affolé par cette confidence, tiraillé entre les inspirations de son honneur, son amour filial et l'appréhension d'une nouvelle guerre civile, sinon d'une attaque cette nuit même, la franchise si bien calculée de Gondi ne laissait entrevoir d'autre issue que le massacre des chefs protestants alors à Paris. Réussit-il à le convaincre ou simplement à l'ébranler? Catherine est-elle intervenue de nouveau pour arracher à ses rancunes et à ses craintes l'ordre de mort? Lui-même raconta depuis à sa sœur Marguerite qu'«il y eut beaucoup de peine à l'y faire consentir, et sans ce qu'on luy fist entendre qu'il y alloit de sa vie et de son Estat, il ne l'eust jamais faict»[608].