[Note 660: ][(retour) ] Ibid., t. VIII, p. 352, 14 septembre 1585.
Une question se pose et s'impose à l'historien. Catherine fut-elle toujours, épouse et veuve, une femme vertueuse? Il ne suffirait pas d'établir--et l'on a vu combien la preuve était difficile[661]--qu'elle employa pendant sa régence, et depuis, à des fins politiques les attraits de son personnel féminin pour avoir le droit de conclure qu'elle avait les faiblesses dont elle tirait parti. Les corrupteurs ne sont pas nécessairement des corrompus. Brantôme est bien embarrassant. Il parle de sa Cour comme d'une école de vertu et cependant il laisse entendre, sans souci à ce qu'il semble, de la contradiction, que Dauphine elle aima fort Pierre Strozzi[662], bon soldat et fin lettré. Mais entend-il par aimer ce qu'historien des Dames galantes, il entend d'ordinaire par là? Pierre était son cousin germain, un fils de Clarice de Médicis, cette tante si dévouée en souvenir de qui elle protégea tous les Strozzi. Elle ne l'aurait pas défendu avec un courage si franc en 1551, lors de la défection de Léon Strozzi[663], si elle avait pu craindre que le Roi son mari soupçonnât entre elle et lui plus qu'une affection légitime. Brantôme raconte aussi que François de Vendôme, vidame de Chartres, un très grand seigneur apparenté aux Bourbons, portait le «vert», qui fut la couleur de Catherine avant son veuvage, et avait la «réputation de la servir»[664]. Henri II, qui savait ce qu'est un amant platonique pour ne l'être pas lui-même, n'aurait pas souffert que le Vidame rendît des soins à la Reine autrement qu'en tout respect. D'autre part Catherine n'aurait pas été femme si elle n'avait eu quelque plaisir à prouver à son mari et à sa rivale qu'elle était capable elle aussi d'inspirer une passion romanesque. Qu'elle s'en soit tenue à cette satisfaction d'amour-propre, c'est très vraisemblable, vu les risques d'une faute, sa prudence et son amour pour l'époux infidèle. Devenue veuve, elle laissa les Guise, ministres tout-puissants de François II, emprisonner à la Bastille son adorateur, qui s'était déclaré contre eux pour le prince de Condé, et, quand elle prit le pouvoir, à l'avènement de Charles IX, elle le retint, malade, «sous la charge et garde d'aulcuns archers de la garde du corps du Roy» en une chambre basse de l'Hôtel de la Tournelle[665], où il mourut» (22 décembre 1560). Il est possible qu'elle ait voulu par cette rigueur démentir le bruit d'une liaison et affirmer sa fidélité conjugale ou prouver que ses sympathies ne prévaudraient jamais contre la raison d'État[666].
[Note 661: ][(retour) ] Chap. V, p. 142-144.
[Note 662: ][(retour) ] Brantôme, Œuvres, éd. Lalanne, t. II, p. 269.
[Note 663: ][(retour) ] Voir plus haut, chap. II: Dauphine et Reine, p. 49-51.
[Note 664: ][(retour) ] Brantôme, Œuvres, éd. Lalanne, t. VI, p. 117.
[Note 665: ][(retour) ] Il y dicta du 18 au 21 décembre son testament, qu'on trouvera en appendice dans La Vie de Jean de Ferrières, vidame de Chartres, seigneur de Maligny, par un membre de la Société des Sciences historiques et naturelles de l'Yonne (comte Léon de Bastard), Auxerre, 1858, p. 211-228. Sur sa demi-captivité, voir p. 212.
[Note 666: ][(retour) ] Peut-être en voulut-elle au Vidame d'avoir pris parti pour les princes du sang, dont les droits étaient destructifs de ceux des belle-mères. Elle dut trouver que, pour un favori en expectative, il comprenait bien mal ses intérêts. Elle le jugea un sot et le lui fit rudement sentir.
L'éditeur des mémoires de Castelnau-Mauvissière, J. Le Laboureur, veut aussi qu'elle ait eu pour amant--un amant qui celui-là n'était pas platonique--un de ses anciens pages, Troilus de Mesgouez, mais il n'indique aucune date et il ne cite pas ses autorités. La preuve, l'unique preuve qu'il donne de cette passion, c'est que la Reine-mère fit de ce pauvre gentilhomme bas-breton un marquis de La Roche-Helgouahc (lisez Helgomarc'h) et le laissa user indiscrètement de «ses bonnes grâces»[667]. Il faut chercher ailleurs les précisions qu'il s'interdit probablement par respect pour une personne royale. Des lettres patentes d'Henri III, datées de Blois, mars 1577, autorisent le sieur de La Roche, marquis de Coetarmoal, comte de Kermoallec (en Bretagne) et de la Joyeuse Garde (en Provence?), chevalier de l'Ordre, conseiller du Roi en son Conseil privé et gouverneur de Morlaix, à lever, fréter et équiper tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il avisera pour aller aux Terres-Neuves (Canada, etc.) et autres adjacentes; à s'y établir et en jouir pour lui et ses successeurs perpétuellement et à toujours «comme de leur propre chose et royal acquest», «pourveu qu'elles n'appartiennent à amis, alliez et confederez de ceste couronne[668]». D'autres lettres patentes du 3 janvier 1578 nomment le marquis de Coetarmoal, etc. «gouverneur lieutenant général et vice-roy esdites Terres-Neuves»[669].
Tant de faveurs accumulées sur une seule tête, sans services connus, sans mérite apparent, ont pu tromper l'honnête érudit et lui faire admettre la légende d'origine bretonne d'une faiblesse amoureuse de Catherine[670].