C'est qu'elle la jugeait sur la liste comparée des bénéfices et des pensions. La Reine-mère a rendu pourtant d'autres services à la littérature française. Elle connaissait les deux grandes littératures de l'époque, l'italienne et la française, antérieures en chefs-d'œuvre à celles de l'Angleterre et de l'Espagne et plus directement apparentées à la Grèce et à Rome. Elle savait du grec et du latin, peu ou beaucoup. Si elle n'égalait pas en culture classique la reine de Navarre et Marguerite de France, elle était de la même famille intellectuelle. Elle n'avait pas cessé de s'intéresser à la littérature italienne. Elle accepta que Tasse, venu en France à titre de secrétaire du cardinal d'Este, en 1571, lui présentât son Rinaldo et elle envoya son portrait au jeune poète, en témoignage d'admiration[723]. Elle a dû obliger bien généreusement l'Arétin pour que ce grand écrivain vénal célèbre en elle la «Femme et la déesse sereine et pure, la majesté des êtres humains et divins», et qu'il souhaite d'avoir le verbe des anges de Dieu pour louer comme il convient «les très saintes grâces et les faveurs sacrées de cette divine idole»[724].
[Note 723: ][(retour) ] Frémy, p. 42-43.
[Note 724: ][(retour) ] Texte en italien, cité par Frémy, p. 52.
Tous les Italiens parlent, en moins haut style, de sa douceur et de sa bienveillance. Sous son patronage, la Comédie italienne s'installe à Paris[725]. Quelque temps avant l'accident de son mari, elle avait assisté avec lui au château de Blois à une représentation de Sophonisbe, composée par Trissin, un initiateur, sur le modèle des tragédies grecques, et traduite de l'italien par Mellin de Saint-Gelais. Elle s'était persuadé que la fin lamentable de l'héroïne, ce suicide imposé par la volonté impitoyable de Scipion, avait, comme un mauvais sort, porté malheur au royaume de France, «ainsi qu'il succéda», et désormais elle ne voulut plus voir représenter devant elle que des pièces à dénouement heureux. Elle aurait ainsi, par piété conjugale, inspiré un nouveau genre littéraire.
La première en date des tragi-comédies, la Belle Genièvre, représentée le dimanche gras 13 février 1564, à Fontainebleau, avec l'apparat que l'on sait, est un épisode du Roland furieux, de l'Arioste, adapté au théâtre français par un poète inconnu[726]. Polinesso, duc d'Albany, voulant se venger de Ginevra, fille du roi d'Écosse, dont il n'avait pu se faire aimer, raconte au chevalier Ariodonte, fiancé de la princesse, qu'il est son amant et qu'elle le reçoit la nuit dans sa chambre. Pour l'en convaincre, il le fait cacher près du palais et, lui-même se rapprochant, apparaît à une fenêtre une femme habillée comme Ginevra et qui lui fait un signal de la main. C'était une suivante, Dalinda, maîtresse de Polinesso, qui l'avait décidée, par menaces et par promesses, à revêtir les vêtements de la jeune fille. Ariodonte, désespéré, court se précipiter dans la mer. Le frère d'Ariodonte, Lurcanio, qui par hasard a été témoin de la scène et qui s'y est lui aussi trompé, accuse la fiancée impudique et la fait condamner à être brûlée vive. Mais Dalinda, prise de remords, dénonce Polinesso; et le fourbe est jeté dans le bûcher qu'on avait dressé pour l'innocente princesse. Ariodonte, qui a été sauvé des flots, épouse sa fidèle Ginevra. La pièce se termine heureusement, comme le souhaitait Catherine, par le triomphe de la vertu et le châtiment du crime.
[Note 725: ][(retour) ] Armand Baschet, Comédiens italiens à la Cour de France sous Charles IX et Henri III, s. d. (1882).
[Note 726: ][(retour) ] Arioste, fin du chant IV, chant V et commencement du chant VI du Roland furieux.--Jacques Madeleine, Renaissance, 1903, p. 30-46. Cf. Toldo, Bulletin italien des Annales de la Faculté de Bordeaux, 1904, p. 50-52.
Elle voulait aussi que le théâtre fût moral. Aux représentations de la Comédie italienne, elle riait de bon cœur des niaiseries de Zani (forme vénitienne de Giovanni), l'«Auguste» de la troupe, et de la sottise de Pantalon, ce vieillard toujours berné par ses enfants et ses valets. Les bouffonneries, parfois gaillardes, ne la choquaient pas. Mais elle condamnait les gravelures. Après qu'elle eut vu jouer à l'Hôtel de Guise, le 28 janvier 1567 (v. s.), le Brave de Jean-Antoine de Baïf, qui est une adaptation du Miles Gloriosus de Plaute, elle encouragea l'auteur à mettre sur la scène française l'œuvre de Térence[727]. Mais elle lui recommanda expressément, s'il tenait à lui plaire, de «fuir» les «lascivetés en propos» des anciens.
[Note 727: ][(retour) ] Peut-être à faire jouer l'Eunuque, que Baïf avait fini de traduire en décembre 1565, mais qui ne parut qu'en 1573 dans les Jeux et bien remanié. Oeuvres, éd. Marty-Laveaux, p. 451.
Ce conseil prouve le souci qu'avait la Reine-mère de maintenir autour d'elle un grand air de décence. Elle cherchait à épurer les spectacles et à détourner les écrivains d'imiter l'antiquité jusqu'en son réalisme ordurier. Le fait est que jamais l'art officiel ne se montra aussi chaste que dans cette Cour, qu'il y a des raisons de croire corrompue. Les «entremets» de Ronsard à Fontainebleau, les cartels, les mascarades, toutes les pièces commandées par Catherine pour l'entrevue de Bayonne parlent d'amour pur et de chasteté victorieuse de l'amour. Elle oubliait donc Laurent de Médicis et l'inspiration sensuelle des canti carnascialeschi, Léon X et le divertissement donné aux cardinaux d'une comédie scabreuse, La Calandria, faite par le cardinal Bibbiena. Mais peut-être estimait-elle qu'une Reine était astreinte à une rigueur morale dont les préjugés de tous les temps, et plus particulièrement ceux de la Renaissance, dispensent les hommes et les rois. Et puis, sa Cour était séduisante et ses fils avaient grandi; double raison de se montrer sévère. Elle eût même désiré que la poésie lyrique se contînt en ses écarts de passion. Ronsard, aux environs de la cinquantième année, ne cessait pas de chanter «l'amour, le vin, les banquets dissolus», avec l'enthousiasme et la fougue d'un jeune homme. Un jour qu'on louait devant Catherine les sonnets de Pétrarque à Laure, elle «excita» le grand poète, qui était présent, «à escrire de pareil stile comme plus conforme à son âge et à la gravité de son sçavoir»[728]. Ronsard, déférant à cette invitation royale, choisit, parmi les filles de chambre de la Reine, Hélène de Surgères, d'une noble maison de Saintonge, pour idole d'un culte poétique. Il dédia à cette maîtresse de tout respect cent douze sonnets d'un idéalisme chaste et subtil, mais traversé çà et là d'élans et de cris de passion sensuelle qui montrent que, toujours jeune de cœur, il pétrarquisait à sa façon[729]. Ce fut un nouvel emprunt, après tant d'autres, fait à l'Italie, sur l'indication d'une reine d'origine florentine, et qui fut heureux, puisqu'il inspira un chef-d'œuvre. Il est vrai que le succès de Ronsard sollicita ses successeurs à copier plus que jamais servilement la littérature italienne. Mais Catherine n'est pas responsable de ce pétrarquisme affadi et alambiqué, riche de pointes et pauvre de sentiment, qui sévit jusqu'à Malherbe et même un peu au delà[730].