[Note 946: ][(retour) ] Au Roi, 2 février 1579, Lettres, t. VI, p. 248.
Comme elle sait Henri III ombrageux et susceptible, elle n'aborde certains sujets qu'avec beaucoup de précaution. Il en voulait à son frère de compromettre la sécurité du royaume par l'invasion des Flandres. Elle avait fait de son mieux pour détourner le Duc de cette aventure et ne s'y était résignée que pour éviter un plus grand mal. Mais quand la nouvelle lui vint, au cours de son voyage, que le roi de Portugal, D. Sebastien, avait été tué dans une bataille contre les Maures (Alcazar Kebir, août 1578), laissant pour successeur un vieillard décrépit, le cardinal Henri, elle jugea que Philippe II, fils d'une infante portugaise, aurait tellement à cœur de réaliser l'unité politique de la péninsule hispanique, ce rêve de ses prédécesseurs, en s'assurant cet héritage, qu'il y emploierait le meilleur de ses forces et se bornerait à se défendre aux Pays-Bas. Elle imagina même, pour avoir l'occasion d'intervenir à son heure dans les affaires du Portugal, de poser sa candidature à la succession du Cardinal, sous prétexte que trois siècles auparavant une princesse de sa famille maternelle, Mathilde, comtesse de Boulogne, avait été la femme--la femme répudiée et sans enfants--d'un roi de Portugal. Probablement l'idée lui vint qu'elle pourrait troquer sa prétention, qui n'était pas «petite», du moins elle le croyait[947], contre d'avantageuses compensations. Le succès des armes françaises dans les Pays-Bas pouvait donner quelque consistance à cette thèse légère. Mais elle n'osait pas conseiller directement au Roi, dont elle savait les dispositions, de soutenir le duc d'Anjou. Ce fut sous le couvert d'un entretien avec le maréchal de Biron qu'elle glissa l'insinuation. Biron lui avait représenté les méchants desseins de Philippe II contre le royaume, et entre autres sa proposition au roi de Navarre de faire ligue contre Henri III, avec le concours certain des princes de la «Jarmanie» (Germanie), et il avait conclu qu'aussitôt la paix assurée au dedans, il fallait déclarer la guerre au roi d'Espagne; qu'il n'y avait rien à craindre et beaucoup à espérer, que de cette façon le duc d'Anjou serait «obligé» et occupé. «Vous prendrez en bonne part, monsieur mon fils, ajoute-t-elle en manière d'excuse, que je vous représente mot pour mot tout ce qui s'est passé entre luy (Biron) et moy»[948].
[Note 947: ][(retour) ] Nérac, 8 février 1579, Lettres, t. VI, p. 256.
[Note 948: ][(retour) ] 6 octobre 1578, Lettres, t. VI, p. 71.
Un mois après elle s'enhardit. Elle louait le Roi d'avoir parlé, comme il l'avait fait, à Simier, que le duc d'Anjou lui avait dépêché pour lui dire les offres qu'il avait reçues, probablement des États généraux des Pays-Bas et du prince d'Orange. «Il ne se pouvoit mieux ni plus prudemment et à propos respondre... pour vostre dignité et pour conserver vostre amytié avec le roy d'Espagne.» Mais elle le suppliait de «gratifier» son frère en tout ce qu'il pourrait «honnestement», «sans toutefois en faire démonstration»[949]. Elle ne se départ jamais avec lui de ces ménagements. Elle résout tout et cependant affecte de le consulter en tout. Elle ne prend pas une décision sans l'en prévenir et sans lui demander son approbation. Elle le tient au courant de ses négociations, de ses conversations, de ses déplacements, de sa santé. Elle raconte ce qu'elle a dit et ce qu'on lui a dit avec une telle abondance de détails; elle rapporte si exactement les débats et les entretiens; elle fixe avec tant de bonheur la physionomie, le caractère, les façons et l'humeur des gens avec qui elle traite, qu'on croit entendre les propos et voir les personnes. C'est une histoire complète, fidèle et vivante de ce grand voyage de pacification, et c'est un document capital pour la connaissance de Catherine orateur, diplomate, écrivain.
[Note 949: ][(retour) ] 8 novembre 1578, Lettres, t. VI, p. 111.
Quand elle s'aperçut que le règlement des affaires du Midi, au lieu de durer deux mois, comme elle l'avait espéré, s'allongeait indéfiniment et qu'elle put craindre l'effet de l'absence sur l'affection de son fils, elle laissa ou fit partir pour la Cour la duchesse d'Uzès, une amie de toujours, spirituelle, intelligente, qui avait côtoyé comme elle l'écueil enchanté de la Réforme et qui, comme elle, avait pris à temps le large. C'est la Duchesse qui, lors de la rencontre de Théodore de Bèze et du cardinal de Lorraine, quelques jours avant le colloque de Poissy, s'était tant moquée des apparentes concessions du Cardinal au ministre de Genève sur la question de la Cène: «Bonhomme aujourd'hui, mais demain?» Turenne, le roi de Navarre et le prince de Condé ne lui en auraient pas fait davantage accroire sur le désintéressement de leur zèle religieux. Elle est la seule personne à qui Catherine ait écrit avec tant de confiance, d'abandon, de bonne humeur et de bonne grâce railleuse. Elle lui annonçait, après son départ l'arrivée à Nérac des députés des Églises, dont quelques-uns étaient gentilshommes. Mais, dit-elle, ils ressemblent tous «à des ministres ou des oyseaulx que vous savés, car ysi je ne les auserès (oserai) nomer par leur nom, mais vous m'entendés»[950].
[Note 950: ][(retour) ] Lettres, t. VI, p. 284, févr. 1579.
Un des chefs réformés, probablement Chaumont-Quitry, s'étant emparé des chevaux de la Duchesse, Catherine s'amuse de l'embarras de son amie. «... L'oiseau qui les a volés, s'an va cheu luy en Normandie. Je croy qu'il enn avoyt affayre pour son voyage»[951]. Ce vol de chevaux et la comparaison des huguenots avec les oiseaux «nuisans» reviennent plusieurs fois, mais toujours sur un ton de plaisanterie, sans aigreur ni colère. En Languedoc et en Provence: «N'i a pas... faulte de oiseaulx nuisans. Set (si) avyés encore de bons cheveaulx, y (ils) les ayment ausy byen que ceulx qui vous prindre (prirent) les vostres, o (au) reste fort jeans de bien et denset (qui dansent) bien la volte»[952]. Elle décrit agréablement le pays. Voici le mois de mars dans la région toulousaine, printemps trop chaud à son gré. «Et vous aseure qu'il n'y fest pas plus pleysant que quant en partistes, et les oiseaulx ne vole plus, car la seyson ayt fort avensaye, car dejea les feves sont en floyr (fleur) et les aumende (amandes) dure, les serice (cerises) groce; nous sommes à l'esté, mais qu'il ne pleust pas coment yl faist (probablement sauf qu'il ne pleut pas l'été comme il pleut maintenant)»[953]. Le temps change soudain et elle raille l'enthousiasme de Louise de Clermont pour ce Midi où elle avait ses terres: «Vous aystes au plus venteulx peys et froit; n'enn fète plus feste deu chault du Languedoc»[954]. On a vu plus haut le rapprochement si drôle des cerveaux et des brusques variations de température du Dauphiné. Elle plaisante sur ses misères physiques, son catarrhe, qui a dégénéré en sciatique et qui l'oblige, comme le maréchal de Cossé, à monter en «un petit mulet pour me promener aultant que je volès: je croy que le Roy ryra, mès qu'yl me voye (quand il me verra) promener aveques luy comme le maréchal de Cosé.... Vous avés la chère (la chaise à porteurs) et moy le mulet car je ayme myeulx aler louyng (loin)»[955]. Elle a la passion du mouvement.
[Note 951: ][(retour) ] Ibid., p. 292, [3 mars] 1579.