Le travail ni la fatigue ne lui pèsent. Elle n'était pas encore au bout de ses chevauchées qu'elle pensait à une traversée. Pour ajouter un nom de plus à la liste déjà longue de ses prétendants et aussi pour avoir le droit de suivre de plus près les affaires des Pays-Bas, Élisabeth affectait de n'être pas insensible à la recherche du duc d'Anjou. Mais elle voulait le voir avant de se décider--sans promettre de se décider. L'Union des dix-sept provinces n'avait pas survécu à la mort de D. Juan d'Autriche (2 octobre 1578) et à la place s'étaient formées deux ligues ennemies, l'une calviniste, l'Union d'Utrecht, et l'autre catholique, l'Union d'Arras (janvier 1579). Le nouveau gouverneur général, Alexandre Farnèse, duc de Parme, avait profité de la scission. Il avait traité avec l'Union d'Arras et ramené à Philippe II, par d'habiles concessions, la moitié des Pays-Bas. Le duc d'Anjou, abandonné par les provinces qui n'avaient pas lié franchement partie avec lui, et ne recevant aucun secours de son frère, avait été forcé de rentrer en France, et il y revenait aigri et humilié[961]. La mère s'était aussitôt entremise entre ses deux fils. Au Duc, elle affirmait «que le Roy l'ayme et qu'il luy aydera en tout ce qu'il pourra à luy mectre une couronne (celle d'Angleterre) sur la teste»[962]. Elle avait un si grand désir de le détourner des affaires de France et de l'occuper ailleurs que, sans être du tout convaincue de la sincérité des avances anglaises[963], elle ne laissait pas de lui conseiller d'aller en Angleterre faire sa cour à Élisabeth et lui assurait gravement qu'il en reviendrait content, «car elle (la Reine) sayt bien le tort qu'elle se feroit d'abuzer le frere d'un si grand roy, comme le grand Roy de France»[964]. Elle parlait de passer elle-même la mer pour aller négocier le mariage. «Ma comere, écrit-elle à la duchesse d'Uzès, encore que nostre heage (âge) soiet plus pour set repouser (se reposer) que pour feire voyage, si ese (si est-ce) qu'yl en fault encore feire un enn Engletere»[965]. Aucun effort ne lui coûtait pour soustraire le Duc «aus mauvés consels et à ceulx qui ont plus d'enbition que de proudomye (prud'homie)».

Quand elle apprit qu'il était arrivé subitement à Paris le 16 mars et que le Roi et lui vivaient au Louvre et couchaient ensemble «en grande concorde et amitié fraternelle». C'est, écrivait-elle à son amie, «une plus grent joye» qu'elle ressentit «yl i a longtemps»[966].

[Note 961: ][(retour) ] C'est probablement alors qu'il a publié à Rouen sa Lettre contenant l'éclaircissement des actions et déportemens du duc d'Anjou, 1578, où il attaque vivement le Roi et la Cour. Catherine ordonna que tous les exemplaires fussent «bruslez secrétement» pour en ensevelir la mémoire. Lettres, 26 janvier 1579, t. VI, p. 236, et la note.

[Note 962: ][(retour) ] 20 février 1579, Lettres, t. VI, p. 272.

[Note 963: ][(retour) ] Au Roi, 21 février 1579, Lettres, t. VI p. 279.

[Note 964: ][(retour) ] 24 mars 1579, Lettres, t. VI, p. 316.

[Note 965: ][(retour) ] 14 avril, Lettres, t. VI, p. 337.

[Note 966: ][(retour) ] A la duchesse d'Uzès, mars 1579, t. VI, p. 325.--24 mars 1579, à Damville, Lettres, t. VI, p. 318.--Cf. Mémoires-journaux de L'Estoile, éd. Jouaust, t. I, p. 310 et 313.--Kervyn de Lettenhove, Les Huguenots et les Gueux, t. V, p. 367.

Mère heureuse--et elle l'était à ce moment--elle se louait de sa fille, la reine de Navarre, qui l'avait bien secondée dans ses négociations. Elle la présenta le 5 mars à la noblesse catholique de Guyenne, comme une autre elle-même, qu'elle chargeait de faire exécuter les articles de Nérac. «Elle sera tousjours protectrice des catholiques, leur dit-elle, prendra vos affaires en mains et aura soing de vostre conservation: adressez-vous à elle et asseurez-vous qu'elle y apportera tout ce que vous pourriez désirer»[967]. Elle la croyait «ayxtrémement bien aveques son mari» et se faisait illusion, sinon sur sa bonne volonté, du moins sur sa puissance à bien servir le Roi son frère[968]. Elle était contente d'elle même. Elle pense avoir à Nérac achevé l'œuvre de l'édit de Poitiers; elle a paru aux États du Languedoc, assemblés à Castelnaudary (avril), et elle en a obtenu les subsides demandés. Malgré quelques incidents fâcheux: surprises de places et de châteaux par les protestants ou les catholiques, duel de Turenne et de Duras, qui faillit mettre aux mains les gentilshommes des deux religions, elle se persuade qu'elle laisse la Guyenne en paix, comme si l'expérience ne l'avait pas convaincue de la vanité «des écritures».

[Note 967: ][(retour) ] 5 mars 1579, Lettres, t. VI, en app. p. 453.