A Sarry, où elle s'était fait porter pour attendre le Duc et le Cardinal, le marchandage sur les sûretés commença (12 mai). Les prétentions des chefs de la Ligue étaient exorbitantes. Ils demandaient pour le Cardinal Rouen et Dieppe; pour Guise, Metz; pour Mercœur, deux places à son choix en Bretagne; pour Mayenne, outre le château de Dijon qu'il tenait, celui de Beaune ou la citadelle de Chalon; pour le cardinal de Guise, le gouvernement de Reims, qui serait détaché de celui de la Champagne; pour d'Aumale, les places de Picardie qu'il avait occupées, et en outre le maintien ou le rétablissement dans leurs charges des gouverneurs ou des capitaines qui s'étaient déclarés pour leur parti. La Reine-mère rabattit le plus qu'elle put de ces exigences et sur le reste demanda l'avis du Roi. Henri III restreignit encore les concessions et plus particulièrement celles qui touchaient le duc de Guise et les cardinaux de Bourbon et de Guise. Quand le secrétaire d'État, Pinart, eut lu les réponses à leurs articles, le cardinal de Bourbon se leva, raconte Catherine, et «nous a dit en collere, estant fort rougy (rouge), que c'estoit les mectre à la gueulle aux loups, puisque vous ne leur bailliez poinct de seuretez particulières, non qu'ilz en demandassent pour eulx, mais pour le faict de la relligion». La Reine eut beau lui remontrer qu'ils avaient grande occasion d'être satisfaits des réponses du Roi; mais «comme gens qui ne se contentent pas de la raison et qui auroyent peult estre bien envye de mal faire, se sont tous ostez de leurs places, monstrans n'estre pas contens». La discussion reprit quelques heures après autour du lit de la Reine, qui, pour ne pas rompre, leur fit quelques offres, «les moindres, écrit-elle, qu'il m'a esté possible»[1285]. Mais le lendemain le cardinal de Bourbon et le Duc vinrent dans sa chambre lui déclarer qu'ils n'avaient aucun pouvoir de diminuer les articles arrêtés de concert avec leurs «colligués» et qu'ils allaient les avertir de la réponse du Roi. Elle leur reprocha de lui servir cette défaite après l'avoir tenue deux mois là et «entretenue et abuzée si longuement de tant de déguisement»--et elle menaça de partir dès le lendemain[1286]. Mais probablement elle n'en avait pas grande envie. Le duc de Lorraine, bailleur de fonds de la Ligue et avocat-conseil de la Reine-mère, s'entremit pour empêcher la rupture, écrit Catherine à son fils, et «désirant au contraire (comme j'ay tousjours congneu qu'il faisoit) que nous peussions prendre une bonne résollution au bien de vostre service et repos de vostre royaume, et, comme je pense, pour le bien aussi de ses cousins parlant à eulx et leur remonstrant le tort qu'ilz se faisoient, a renoué nostre négotiation»[1287]. Le débat reprit. Elle représenta à Guise qu'obliger le Roi à priver ses serviteurs restés fidèles de leur gouvernement pour en investir les ligueurs, c'était «partir avec lui son royaume». Mais l'autre soutenait que «ce qu'ilz désirent n'est que pour seureté de la relligion»[1288]. Quelque concession qu'elle fît, les chefs ligueurs trouvaient toujours que ce n'était pas assez[1289].
Le Cardinal en convenait lui-même dans une lettre à Mme de Nevers (29 mai). «La Reine nous parle de la paix, mais nous demandons tant de choses pour le bien de nostre relligion que je ne croi [pas] qu'on accorde nos demandes»[1290]. Guise informait aussi le duc de Nevers qu'il assemblait «des forces de toutes parts en diligence afin d'estre prest à conclure les choses le bâton à la main. Il se montrait si intransigeant parce qu'il avait avis de l'arrivée de 8 000 Suisses, que lui amenait le colonel Pfyffer.
[Note 1285: ][(retour) ] 29 mai 1585, Lettres, t. VIII, p. 303 et 305.
[Note 1286: ][(retour) ] Ibid., p. 306, 30 mai.
[Note 1287: ][(retour) ] Ibid., p. 306.
[Note 1288: ][(retour) ] Ibid., p. 307.
[Note 1289: ][(retour) ] Ibid., p. 310, 31 mai.
[Note 1290: ][(retour) ] Lettres, t. VIII, p. 292, note 1.
Catherine désespérait d'aboutir. Elle écrivait à Villeroy pour le redire à son fils «qu'il (le Roi) n'aura jeamès la pays (paix), s'yl ne feyt quelque chouse pour Monsieur le cardinal de Bourbon et qu'il set (se) trompe s'il panse autrement, car quelque chouse qu'yl (le Cardinal) dye, yl n'y en a poynt qui veulle plus avoir cet qu'il veult que luy... et aussi Monsieur de Guise... car heu deus contemps (contents), les autres y (ils) les fayront contenter»[1291]. Elle protestait qu'elle disait au Roi la vérité, et, sachant qu'à la Cour on l'accusait de faiblesse pour les Lorrains, elle offrit de se retirer: «J'attends en grande dévotion, écrit-elle à Henri III le 10 juin, ce qu'il vous plaira que je fasse, car je n'ose partir sans le savoir, veu ce que m'avez mandé que après que tout seroit faict ou failly, je ne partisse que je n'eusse de vos nouvelles; ce que je souhaite estre bientost, car ne vous servant icy de rien je désire infiniment vous voir et avoir parlé une heure à vous seul et après j'iray où et faire ce qui vous plaira; car je ne plains ma poyne, sinon quand elle ne vous sert de rien»[1292].
C'est la seconde fois qu'elle met son fils en demeure de lui laisser les mains libres ou de la rappeler. La veille, les Ligueurs lui avaient présenté leur «Requeste au Roy et dernière résolution des Princes, Seigneurs... pour monstrer clairement que leur intention n'est autre que la promotion et avancement de la gloire honneur de Dieu et extirpation des hérésies sans rien attenter à l'Estat...»[1293] C'était leur ultimatum. Ils demandaient un édit contre les hérétiques sans réserve ni restriction, offrant, si le Roi voulait l'exécuter, avec les forces dont ils disposaient, de se départir de toutes autres sûretés «que celles qui dépendent de sa bonne grace, de leur innocence et de la bien-veillance des gens de bien».