Mais bien qu'elle multipliât les œuvres pies à mesure qu'elle approchait de sa fin--et cela autant et peut-être plus par habitude traditionnelle que par ferveur--elle continuait à distinguer la religion de la politique. Elle resta toujours ennemie des pratiques outrées: flagellations, retraites, processions et pèlerinages, où son fils cherchait l'aide de Dieu, oubliant de s'aider lui-même. A propos d'un voyage à pied à Notre-Dame de Cléry, elle écrivait avec humeur à Villeroy: «... La dévotyon ayst bonne et le Roy son père enn a fets dé voyages à Cléry et à Saint-Martyn-de-Tours, mès yl ne laiset (laissait) rien de cet qu'yl falloyt pour fayre ses afayres»[1306]. Elle n'était ni enthousiaste ni dupe des affectations de zèle. Elle savait ce qu'elles cachent le plus souvent d'ambition et, pour la sincérité des intentions, elle assimilait les souverains catholiques, Philippe II et le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, bandés contre Genève et l'Angleterre protestante, aux chefs huguenots qui avaient tenté de la faire prisonnière à Meaux avec ses enfants[1307]. Ce n'est donc ni par sympathie personnelle, ni par illusion, ni par connivence, qu'elle souscrivait aux exigences des princes catholiques, mais parce qu'ils étaient les maîtres de l'heure. Une de ses maximes était de gagner du temps au prix des sacrifices nécessaires et de savoir attendre le tour de roue, celui-là favorable, de la fortune. En conséquence, le 18 juillet, quelques jours après la paix de Nemours, le Roi porta lui-même au Parlement un édit, qui révoquait tous les édits de pacification, n'autorisait plus qu'une seule religion dans le royaume, bannissait les ministres, obligeait les simples fidèles à se convertir ou à s'exiler dans les six mois, déclarait tous les hérétiques incapables d'exercer aucunes charges publiques, états, offices, dignités et leur ordonnait de restituer les places de sûreté.

[Note 1306: ][(retour) ] 9 mars 1584, Lettres, t. VIII, p. 178, cf. L'Estoile, II, p. 149-150.

[Note 1307: ][(retour) ] Lettre à Villeroy du 13 novembre 1586, Lettres, t. IX, p. 83. Sur les armements de Philippe II contre l'Angleterre et la préparation de l'Armada, voir les lettres d'Henri III et de ses ambassadeurs à Venise, Charrière, Négociations de la France dans le Levant, t. IV, p. 542-562 et les notes; et sur les projets de Charles-Emmanuel contre Genève, Rott, Histoire de la représentation diplomatique de la France auprès des Cantons suisses, t. II, 274, 279, 283 et références; et aussi le chapitre V du t. I d'Italo Raulich, Storia di Carlo Emmanuele I duca di Savoia, Turin, 1896, p. 230-314. Toutefois Catherine semble croire que les levées de soldats même en Italie menacent surtout l'Angleterre.

Il restait à imposer aux protestants et à leur chef cet arrêt d'extermination. Le roi de Navarre racontait plus tard à l'historiographe Pierre Mathieu, qu'en apprenant la paix de Nemours, il avait eu quelques heures de réflexion si douloureuse que la moitié de sa moustache avait blanchi. Son imagination avait peut-être au cours du temps traduit son émotion en une forme concrète, mais elle n'en a pas probablement exagéré le coup. Il devait craindre que le bloc catholique ne l'écrasât de sa masse et sous son élan. Mais il se ressaisit vite. Avec une dignité ferme, il demanda compte à la négociatrice de cette paix qui bannissait, lui écrivait-il, «une grande partie des subjets de ce royaulme et bons François» et qui armait, disait-il, «les conspirateurs... de la force et autoricté du Roy» contre eux et contre lui-même[1308]. Il déclarait fièrement qu'ayant cet honneur d'appartenir au Roi de si près et de tenir tel degré en ce royaume, il se sentait tenu de s'opposer «à la ruyne de la Couronne et Maison de France» de tout son pouvoir «contre ceulx qui la voudroyent entreprendre».

Et cependant Catherine ne désespérait pas, à ce qu'il semble, de l'amener à se convertir ou tout au moins à souffrir qu'il n'y eût «plus exercice en ce roiaulme que de la religion catholicque apostolticque et romaine[1309]». Mais supposer qu'il changerait d'Église et trahirait les proscrits pour assurer le repos de son fils, c'était bien mal le connaître et montrer peu de psychologie.

[Note 1308: ][(retour) ] Lettres missives, t. II, p. 98, 21 juillet.--Cf. t. II, p. 88.

[Note 1309: ][(retour) ] Lettre à Bellièvre du 31 mai 1585, Lettres, t. VIII, p. 308. Dans cette lettre elle dit que la conversion du roi de Navarre était le seul moyen «de veoir le repos bien asseuré en ce roiaulme».

Il est possible que ses préventions l'aient empêchée d'apprécier l'intelligence de son gendre. Elle avait d'ailleurs une si haute idée de sa finesse qu'elle pensait l'avoir toute accaparée. Elle le croyait un peu fol, et il est vrai qu'il l'était, mais seulement en amour, et elle l'imaginait incapable d'une politique personnelle, mené et stylé par ses maîtresses et ses conseillers. Dans une lettre à Henri III, lors des conférences d'Epernay, elle le comparait à son oncle le cardinal, ce vieillard sans cervelle. «...Monsieur de Guise, disait-elle est comme le maistre d'escole et fait tout ainsy du Cardinal que faisoit en Guyenne, quand j'y estois, le vicomte de Turenne du roy de Navarre»[1310]. Aussi était-elle d'avis de bien traiter tous les personnages influents de son entourage. Elle recommandait à Bellièvre, qui s'occupait plus particulièrement des affaires de Navarre, d'être plein de prévenances pour le sieur de Clervaut, qui représentait son gendre auprès de son fils. Elle-même restait en correspondance avec Turenne, ce Mentor imaginaire. A tout hasard, elle conseillait de se préparer à la guerre.

Mais Henri III y montrait peu d'inclination. Il en voulait aux ligueurs, ses sujets en révolte, de lui avoir fait la loi; il en voulait à sa mère de lui avoir forcé la main et imposé la paix. En ses crises de colère et de dignité, il ne consultait et ne ménageait personne. Il s'en prit au successeur de Grégoire XIII, Sixte-Quint, dont cependant il avait besoin pour aliéner des biens du clergé jusqu'à concurrence de deux millions d'or de revenu. Il fit défendre au nouveau nonce, Fabio Mirto Frangipani, archevêque de Nazareth, à qui il prêtait des sentiments ligueurs et espagnols, de s'avancer plus loin que Lyon. A Rome, Pisani, avisé le premier, alla solliciter du Pape comme une faveur le rappel de Frangipani, et ajouta incidemment que le Roi l'avait prié de s'arrêter à Lyon. Mais Sixte-Quint, violent et autoritaire, sans attendre les explications d'Henri III, fit donner l'ordre à l'ambassadeur (25 juillet 1585)[1311] de sortir de Rome le jour même et des États pontificaux dans les cinq jours. Cette querelle entre le Roi et le Pape remettait en question la paix de Nemours.

[Note 1310: ][(retour) ] 29 mai 1585, Lettres, t. VIII, p. 302.