[Note 1322: ][(retour) ] Lettres, t. IX, p. 28, 10 août 1586.
[Note 1323: ][(retour) ] Ibid., t. IX, p. 405 et 407.
Alors il fut encore moins pressé de convenir avec elle du rendez-vous. Il avait intérêt à gagner du temps, sachant que les princes protestants d'Allemagne avaient fait partir des ambassadeurs pour recommander à Henri III le rétablissement de la liberté religieuse, et que, faute d'argent, les armées royales commençaient à se ruiner.
Il multiplia les objections, ne trouva jamais les sûretés assez grandes, provoqua les défiances par des défiances. Mais elle s'entêta. Aucune fatigue ne lui coûtait quand il s'agissait de défendre les intérêts de son fils et aussi de satisfaire sa passion pour les exercices de haute école diplomatique. A soixante-sept ans, elle s'exposa, malgré son catarrhe et ses rhumatismes, aux froids de l'hiver, aux hasards des mauvais gîtes dans les châteaux forts ou les petites villes et aux coups de main des bandes et des voleurs. Des pillards arrêtaient ses courriers, dévalisaient ses fournisseurs, et se montraient «si asseuré (assurés), écrit-elle à Villeroy, que davant-hyer, où je diné, yl y ann'y avoit quatre; je ne l'é seu qu'après aystre partye[1324]». Elle alla chercher son gendre en plein pays protestant, au château de Saint-Brice, entre Cognac et Jarnac, sur la rive droite de la Charente. Elle était accompagnée du duc de Nevers, qu'elle voulait faire témoin de son zèle catholique et brouiller avec la Ligue par ses attentions, du duc de Montpensier, de quelques conseillers, de ses dames d'honneur et de sa petite-fille, Christine de Lorraine. Le roi de Navarre avait avec lui le vicomte de Turenne et le prince de Condé. La première entrevue (13 décembre) fut peu cordiale[1325]. Après les embrassades et quelques propos communs, écrit-elle à son fils, elle se plaignit à son gendre de la longue attente qu'il lui avait imposée, et lui du tort qu'on lui avait fait. Elle voulut lui démontrer que la déclaration de juillet contre les protestants n'avait pas «seulement esté pour le salut du royaume, mais aussi pour son bien particulier quand il voudra faire ce qu'il doibt». Il répliqua qu'on avait levé «plusieurs armées pour tascher à le ruyner», mais que «graces à Dieu» on ne lui avait pas «faict grand mal» et qu'il aurait «bientost de grandes forces de reytres». Elle soutint qu'il n'avait point de reîtres, et que «quand il en auroit, ce seroit sa propre ruyne, car il achèveroit de se faire hayr des catholicques, de qui il debvroit rechercher l'amytié». Comme elle le pressait de lui dire ses intentions, il objecta qu'il ne pouvait rien faire par lui seul et qu'il devait consulter les Églises. Elle lui représenta, dit-elle, «par les plus vives raisons que j'ay peu, comme elles sont très grandes et très véritables en cella, que vous luy tendiez les bras pour son grand bien, et que s'il tardoit plus à les recepvoir, il y auroit regret toute sa vie». Mais elle n'en tira rien, et encore «après beaucoup de difficultez», que la promesse d'en parler le soir à ses partisans[1326]. Les propos furent quelquefois très vifs, ainsi que nous le savons par d'autres témoignages, qui malheureusement sont suspects de quelque arrangement «.... Le Roy, qui m'est, aurait dit le roi de Navarre, comme père, au lieu de me nourrir comme son enfant, et ne me perdre, m'a faict la guerre en loup, et quant à vous, Madame, vous me l'avez faite en lionne.--Mais mon fils,... voulez-vous que la peine que j'ay prise depuis six mois ou environ demeure infructueuse?--Madame, ce n'est pas moy qui en suis cause; au contraire c'est vous. Je ne vous empesche que reposiez en vostre lict, mais vous depuis dix-huict mois m'empeschez de coucher dans le mien.--Et quoy! seray-je toujours dans ceste peyne, moi qui ne demande que le repos!--Madame, ceste peyne vous plaist et vous nourrit; si vous estiez en repos, vous ne sçauriez vivre longuement»[1327]. C'était la bien connaître.
[Note 1324: ][(retour) ] 7 novembre 1586, Lettres, t. IX, p. 81.
[Note 1325: ][(retour) ] Références sur ces conférences dans Lettres, t. IX, p. 76. Documents en app. t. IX, p. 402-430. Guy de Brémond d'Ars, La Conférence de Saint-Brice, R. Quest. Histor., octobre 1884.
[Note 1326: ][(retour) ] Récit de la Reine-mère à son fils du 13 décembre, Lettres, t. IX, p. 112-114.
[Note 1327: ][(retour) ] Lettres, t. IX, p. 114, note.
Il revint le lendemain avec Condé, et tous deux demandèrent deux mois pour faire venir les députés des Églises et écrire en Angleterre et en Allemagne, «comme ils y sont tenus envers leurs amys». Les conseillers de la Reine-mère, qu'elle tira à part pour les consulter, furent d'avis de n'accorder qu'un mois ou six semaines, mais les princes ne cédèrent pas[1328].
Les deux dernières entrevues furent plus courtoises, mais sans plus d'effet. Elle lui avait fait dire que c'était la volonté du Roi et la sienne qu'il revînt au catholicisme et fît cesser l'exercice de la religion réformée dans les villes qu'il occupait. Il s'étonna qu'elle eût pris la peine de le venir trouver pour lui renouveler une proposition dont il avait les oreilles rompues. Quand ils se revirent, elle insista jusqu'à l'importunité sur les avantages d'une conversion. Enfin, voyant qu'elle ne gagnait rien sur lui, elle offrit de lui accorder une trêve générale d'un an «à la charge qu'il n'y eût nul exercice de la religion [réformée] dans le royaume.» Mais il répondit que l'exercice de la religion ne pouvait être suspendu que par un concile libre et légitime. Ils se séparèrent sur la promesse vague de se revoir un peu plus tard en compagnie des députés des Églises «pour adviser aux moyens d'une bonne et perdurable paix»[1329] et en attendant ils prolongèrent la trêve de deux mois et demi sans conditions.