Elle résolut, dans l'intérêt même d'Henri III, de s'entremettre en faveur de Guise. Elle le conduisit au Louvre dans son carrosse, raconte Jean Chandon, un maître des requêtes du Grand Conseil qui les vit arriver, et le mena droit au cabinet du Roi. Henri III debout reprocha au Duc d'être venu contre son commandement. D'après le même témoin qui l'ouït dire immédiatement après au chancelier Cheverny, présent à l'entrevue, Guise aurait répondu que la Reine-mère l'avait mandé. Catherine, avouant cette excuse qu'elle avait probablement suggérée, expliqua qu'elle avait fait venir le Duc «pour le mettre bien auprès du Roy comme il avoit esté toujours et pacifier toute chose». Henri III ne crut pas un instant que Catherine se fût permis à son insu d'envoyer cette invitation, ou eût dissuadé Bellièvre de transmettre sa défense. Il «prit, dit Jean Chandon, cette réponse pour argent comptant»[1371], c'est-à-dire pour ce qu'elle valait. Mais il ne pouvait plus incriminer le voyage de Paris, puisque sa mère en prenait la responsabilité.

Pendant les deux jours qui suivirent, Catherine chercha un moyen d'accord. Le mardi 10, elle eut une conférence avec le Duc et remit en avant la restitution des villes de Picardie. Guise aurait répondu, d'après l'anonyme ligueur, que ce n'étaient pas ses affaires et qu'il fallait penser à guérir tout le corps de l'État. Avec le Roi, les propos prirent un tour plaisant. Le Duc demanda la permission d'appeler à Paris l'archevêque de Lyon, Pierre D'Épinac, «l'intellect agent de la Ligue». Le Roi dit qu'il serait le très bien venu. Le Duc ajouta comme «en se jouant qu'il s'estoit toujours asseuré que sa Majesté ne le trouveroit mauvais puisque soubs main il leur auroit voulu oster et l'auroit fait pratiquer». Le Roi aurait dit aussi, pensant peut-être à son favori, le duc d'Épernon, dont les ligueurs exigeaient impérieusement le renvoi: «Qui aimoit le maistre, il aimoit son chien». Et l'autre de répliquer, mais est-ce croyable? «que cela estoit vray pourveu qu'il ne mordist et que le maistre, le chien et le valet doibvent estre discretz»[1372].

[Note 1371: ][(retour) ] Cabinet historique, t. IV, 1858, p. 104-105, extrait de La vie de Jean Chandon..., publiée par un de ses arrières-petits-neveux, M.P.C. de B. (M. Paul Chandon de Briailles), Paris, 1857. Le témoignage de Jean Chandon est d'autant plus important que certains historiens en ont voulu tirer la preuve que Catherine, complice, avait en effet invité Guise à venir à Paris.

[Note 1372: ][(retour) ] Histoire de la Journée des Barricades de Paris, mai 1588, Archives curieuses, 1re série, t. XI, p. 370-371. Voir aussi pour l'ensemble des faits Histoire tres-veritable de ce qui est advenu en ceste ville de Paris depuis le septiesme de may 1588 jusques au dernier jour de juin ensuyvant audit an, Paris, 1588 (attribué à l'échevin ligueur Saint-Yon), Archives curieuses de Cimber et Danjou, 1re série, t. XI, p. 327-350; récit royaliste: Amplification des particularités qui se passèrent à Paris lorsque M. de Guise s'en empara et que le Roy en sortit, mai 1588, Archives curieuses, t. XI, p. 351-363. Consulter, en se défiant des partis pris Robiquet, Paris et la Ligue sous Henri III, Paris, 1886, p. 313-358.

Le lendemain, c'en était fini du badinage. Henri, qui se trouvait dans la chambre de sa mère quand le Duc y arriva, tourna la tête et feignit de ne pas le voir. Guise s'assit sur un coffre et se plaignit à Bellièvre des mauvais rapports qu'on faisait contre lui. Le Roi avait appris que les ligueurs se préparaient à la bataille et il prenait lui-même ses dispositions. Dans la nuit du mercredi 11 au jeudi 12, il fit entrer dans Paris, contrairement au privilège qu'avait la ville de se garder elle-même, le régiment des gardes françaises et les Suisses cantonnés dans le faubourg Saint-Jacques. L'Université s'agita. Des étudiants et des bourgeois se retranchèrent place Maubert avec «des futailles vides». Au lieu de disperser par la force ces premiers rassemblements, Henri III, surpris, envoya Bellièvre à l'Hôtel de Guise déclarer à l'instigateur présumé de cette résistance qu'il n'avait «aucun mauvais dessein contre lui»[1373]. La Reine mère arriva presque aussitôt; et, rassurée de trouver le chef de la ligue «en pourpoint», elle lui «fit entendre le mécontentement que le Roi prenoit de cette émotion» et le pria d'y mettre ordre. Il «répondit que de tout cela il ne savoit autre chose que ce qu'aucuns bourgeois lui avoient rapporté. Et sur ce qu'on desiroit qu'il fit poser les armes aux bourgeois, il dit qu'il n'étoit point colonel ni capitaine, qu'elles avoient été prise sans lui et que cela dépendoit de l'autorité des magistrats de la ville».

[Note 1373: ][(retour) ] Charles Valois, Histoire de la Ligue, œuvre inédite d'un contemporain (ligueur) (S.H.F.), t. I, 1914, p. 206.

Cette réponse, pourtant si évasive, ne la découragea pas. Elle «retourna au Louvre en esperance que les choses s'apaiseroient»[1374]. Mais, pendant ces allées et venues, le peuple, irrité par la présence des soldats, s'échauffait peu à peu et inaugurait l'arme des révolutions, les barricades. Gardes françaises et Suisses furent cernés entre des retranchements improvisés et Henri III, pour les sauver, fut obligé de solliciter l'intervention de Guise. Mais les ligueurs les plus ardents parlaient d'aller prendre ce «bougre» de roi en son Louvre. Le vendredi matin, quand la Reine-mère sortit, selon son habitude, pour aller entendre la messe à la Sainte-Chapelle, elle trouva les rues barrées et fut forcée de passer «à beau pied» par les défilés qu'elle se faisait ouvrir dans les remparts de pavés et de tonneaux, et qu'on refermait derrière elle. «Elle monstroit un visage riant et asseuré sans s'estonner de rien»[1375]. Mais quand, à travers les mêmes obstacles, elle fut revenue à son hôtel, «tout le long de son disner elle ne fit que pleurer»[1376]. Elle ne désespérait pas encore de conclure un accord. L'après-midi, dans un Conseil au Louvre, elle soutint seule que le Roi ne devait pas quitter Paris. «Hier, dit-elle, je ne cogneus point aux paroles de M. de Guyse qu'il eust d'autre envie que de se ranger à la raison: j'y retourneray présentement le veoir et m'asseure que je luy feray appaiser ce trouble»[1377]. Mais elle le trouva «froid» à calmer la passion du peuple, disant que «ce sont des taureaux échauffés qu'il est malaisé de retenir» et qu'aller au Louvre, comme elle le lui demandait, «se jetter foible et en pourpoint à la mercy de ses ennemis, ce seroit une grande faiblesse d'esprit»[1378]. Alors elle dit à l'oreille au secrétaire d'État Pinart, qui l'avait accompagnée, d'engager le Roi à quitter Paris. Il en était déjà sorti secrètement, laissant pleins pouvoirs à sa mère.

[Note 1374: ][(retour) ] Charles Valois. p. 207. L'Amplification des particularités (récit royaliste), Archives curieuses, t. XI, p. 357, parle aussi de cette première visite de la Reine-mère au duc de Guise.

[Note 1375: ][(retour) ]1375 Histoire de la Journée des Barricades (ligueur), Archives curieuses, t. XI, p. 387.

[Note 1376: ][(retour) ] Mémoires-journaux de L'Estoile, éd. des Bibliophiles, t. III, p. 144.--Amplification des particularités, Archives curieuses, p. 357.