Le 23, François II se disposait à prendre les avis, et «... comme il eust commandé d'opiner à l'évêque de Valence», Monluc, le dernier en date des conseillers, l'Amiral se levant s'approcha du Roi, et, après deux grandes révérences, il lui présenta deux requêtes des réformés, l'une à lui adressée, l'autre à sa mère. Dans la première «les fidèles chrétiens épars en divers lieux et endroicts de son royaume» suppliaient le roi leur souverain seigneur «très humblement de faire surseoir les rigoureuses persécutions», et de leur permettre «qu'ils se pussent assembler en toute révérence et humilité» pour célébrer ensemble leur culte, et en attendant un concile général de «leur ordonner quelques temples en ce royaume» afin que «leurs assemblées ne fussent plus secrètes et suspectes»[235]. Mais la requête à la Reine demandait bien davantage: «Vous, disait-elle, comme vertueuse et magnanime princesse, ensuyvant l'exemple de la Royne Esther, ayez pitié du peuple esleu de Dieu pour le délivrer des griefs périls esquels il s'est senti exposé jusques à présent.... Très illustre et souveraine princesse, nous vous supplions... pour l'affection que devez à Jésus Christ, à establir son vray service et deschasser toutes erreurs et abus qui empeschent qu'il ne règne comme il faut. Vueillez faire ce bien aux povres chrestiens afin que par ce moyen Dieu soit servi et honoré publiquement en ce royaume, et le sceptre de vostre fils, nostre souverain roy, soit conservé en intégrité soubs Jésus Christ, le Roy des Roys»[236].
[Note 235: ][(retour) ] P. de La Place, p. 54-55, résume les deux requêtes sans les distinguer.
[Note 236: ][(retour) ] L'adresse à la Reine est dans les Mémoires de Condé, II p. 647-648.
C'était lui parler comme à une personne confidente, dont l'Église réformée attendait, non seulement un régime de tolérance, mais l'avènement du règne de Dieu.
Après ce coup de théâtre, l'évêque de Valence, Monluc, «personnage de grand sçavoir et littérature, mesme ès lettres saintes», parla, en homme bien informé, des services rendus par la Reine-mère, lors de la conjuration d'Amboise où «avec sa prudence accoustumée, aidée de celle des sieurs de Guyse soubs son authorité», elle «avoit usé de telle intelligence que des souspeçons qui sembloyent estre legiers et de nulle apparence, elle avoit soudainement descouvert l'entreprise des tumultes», et puis y avait avisé «plus avec la douceur qu'avec la force». Le moyen de pourvoir «aux vices et abus» de l'Église et de l'État, c'était la «réunion d'un nombre de gens de bien» «de toutes les provinces» et la convocation d'un concile national, si le pape n'en voulait pas tenir un général. Il jugeait «inexcusables» et par conséquent punissables ceux des sectaires qui, «soubs le prétexte et manteau de religion, estoyent devenus séditieux et rebelles», oubliant que «Sainct Pierre et Sainct Paul nous commandent de prier Dieu pour les roys, de leur rendre toute subjection et obéissance et à leurs ministres, ores qu'ils fussent iniques et rigoureux.» Mais il ne trouvait ni juste, ni utile, ni conforme aux traditions de l'Église primitive de traiter en factieux ceux qui «retenoyent» la nouvelle doctrine «avec telle craincte de Dieu et révérence au Roy et ses ministres qu'ils ne vouldroyent pour rien l'offenser». Ceux-là faisaient bien connaître «par leur vie et par leur mort» «qu'ils n'estoyent meus que d'un zèle et ardent désir de chercher le seul chemin de leur salut, cuidans l'avoir trouvé». Aussi «l'expérience avoit appris à tout le monde que les peines en cest endroict ne profitoyent de rien, ains au contraire...» Les «empereurs chrestiens de saincte et recommandable mémoire», Constantin, Valentinien, Théodose, Marcien n'avaient voulu user «de plus de rigueur envers les autheurs des hérésies que de les envoyer en exil et de leur oster le moyen de séduire les bons». Quant aux assemblées, Monluc n'était pas d'avis de les permettre, «pour le danger qui en peult advenir», mais il s'en remettait «au bon jugement» du Roi pour avoir égard «en la punition des transgresseurs»... «à l'heure, au nombre, à l'intention et à la façon qu'ils se seroient assemblés»[237].
[Note 237: ][(retour) ] Le discours de Monluc, dans La Place, p. 55-58.
L'avis de Monluc, c'était celui de la Reine-mère, dont ce prélat humain et mondain était le confident. Elle estimait nécessaire de relâcher la persécution sans compromettre l'ordre, de ménager les consciences sans désarmer le pouvoir. Monluc s'était gardé de prononcer le nom des États généraux, et il avait eu en passant un mot d'éloge pour les Guise. A tous ces traits, on reconnaît la façon prudente de Catherine.
Mais l'archevêque de Vienne, Marillac, parla, lui, avec une hardiesse qu'on n'aurait pas attendue d'un client des Guise, mais qui cependant s'expliquait. Ancien ambassadeur de France en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, il pouvait craindre que l'intolérance de ses patrons ne compromît les alliances protestantes, et en tout cas il constatait qu'elle troublait le royaume[238]. Il signala le fardeau toujours croissant des impôts et la corruption du clergé déclarant qu'il n'y avait autre moyen pour «asseurer»... «la bénévolence du peuple et l'intégrité de la religion» que d'assembler les États généraux et de tenir un concile national, quelque empêchement que le pape y mît. Il insista sur le devoir de réformer l'Église et «d'ouyr les plaintes du peuple» sans s'arrêter aux dangers imaginaires que quelques-uns concevaient de ces grandes assemblées. «Si les premiers ministres du Roi, dit-il, sont calomniés comme autheurs et cause de tout le mal passé et qui peut advenir, comme ceux qui tournent toutes choses à leur advantage et font leur proffit particulier de la calamité de tous, y a-t-il d'autre moyen pour se nettoyer de tous souspeçons que de faire entendre en telle assemblée en quel estat l'on a trouvé le royaume [et] comme il a été administré...» C'était presque dire que les accusations avaient quelque apparence. Et quand Marillac montrait le Roi, gardé par l'amour de sa mère, «de tant de princes du sang», de l'Église et de la noblesse, ne signifiait-il pas aux oncles de Marie Stuart que leurs services n'étaient pas indispensables[239]?
[Note 238: ][(retour) ] Cf. sur le revirement de Marillac, connu jusque-là pour un partisan des Guise, Pierre de Vaissière, Charles de Marillac, ambassadeur et homme politique sous les règnes de François Ier, Henri II et François II, Paris 1896, p. 383-384.--Le discours de Marillac est dans Regnier de La Planche, p. 352-360.
[Note 239: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 357.