L'Amiral, qui décidément se posait en porte-parole des réformés, attaqua vivement la politique religieuse et le gouvernement des Guise. Le Duc répliqua sur le même ton. Le Cardinal, calme et ironique, remarqua que si les novateurs se disaient «très obéissans, c'estoit toutesfois avec condition que le roy seroit de leur opinion et de leur secte ou pour le moins qu'il l'approuveroit»[240].
[Note 240: ][(retour) ] [De Mayer], Des États généraux et autres Assemblées nationales, t. X, p. 306-307.--La Place, p. 66-68.
Il dissuada le Roi de leur «bailler temples et lieu d'assemblée», car «ce seroit approuver leur idolatrie», ce qu'il «ne sçauroit faire sans estre perpétuellement damné». Toutefois il fut d'avis que tout en continuant à punir «griesvement» les séditieux et «perturbateurs du peuple et du royaume» on ne «touchast plus par voye de punition de justice,» à ceux «qui sans armes, et de peur d'estre damnés, iroyent au presche, chanteroient les psalmes et n'iroyent point à la messe.» Il se prononça pour la réunion des États généraux, et, quant à la réforme de l'Église, il proposa de faire ouvrir par les évêques et les curés une enquête sur les abus «pour en informer le Roy à fin de regarder la nécessité d'assembler un concile général ou national». Les chevaliers de l'Ordre opinèrent tous comme le cardinal de Lorraine, dont l'avis passa à la majorité des voix. En conséquence, les États généraux furent convoqués pour le 10 décembre suivant à Meaux (31 août 1560).
La Reine-mère avait pris une telle importance que l'Amiral et quelques grands seigneurs en qui elle se fiait la sollicitèrent de se saisir du pouvoir et de renvoyer pour quelque temps les Guise en leur maison. Mais elle les «cognoissoit de si grand cœur que malaisement» endureraient-ils de n'être rien. Le Duc se fortifiait de toutes sortes de gens, et «disoit haut et clair avoir la promesse de mille ou douze cens gentilshommes signalés et le serment de leurs chefs, avec lesquels et les vieilles bandes venues du Piedmond et autres dont il s'asseuroit, il passerait sur le ventre à tous ses ennemis». Disgracier les Guise, ce «seroit pour entrer de fiebvre en chaud mal»[241]. Il lui faudrait rappeler le Connétable qu'elle n'aimait pas et s'appuyer sur les princes du sang et les réformés, dangereux alliés qui ne manqueraient pas, lors de la réunion des États généraux, de bailler au Roi un conseil où elle était sûre de n'avoir pas la première place.
[Note 241: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 313-314.
Il n'est pas imaginable combien les protestants, à part quelques hommes comme Coligny[242], se souciaient peu de la gagner. Ils la pressaient de se compromettre pour eux, et en même temps déclaraient dans tous leurs écrits qu'en cas de minorité les princes du sang devaient avoir le premier rang dans l'État, à l'exclusion des étrangers et des reines-mères. Ils l'estimaient, à ce qu'il semblait, trop heureuse de les servir gratuitement. C'était se méprendre du tout sur ses sentiments. Son ambition, naturellement très grande, s'était encore accrue à la faveur des événements et du succès. Elle voyait jour pour arriver au pouvoir suprême; elle y aspirait pour elle et dans l'intérêt de ses enfants. Or les novateurs religieux, qui auraient dû s'assurer son concours à tout prix, jetaient en travers de sa route et consolidaient sottement la théorie des princes du sang. La Briesve Exposition, qu'ils publièrent après la conjuration d'Amboise, et la Response chrestienne et défensive, qui est du même temps que le «Théophile» de l'Église de Tours, et Le Camus, porteur de ce mémoire consultatif, invoquaient contre les Guise l'ancienne constitution du royaume et soutenaient tous que la loi salique et la coutume excluaient du gouvernement les étrangers[243].
Pour entraîner Antoine de Bourbon, qui suivant son habitude atermoyait, les représentants des Églises tinrent à Nérac une sorte de grand conseil auquel se trouvèrent le jurisconsulte huguenot Hotman, réfugié à Strasbourg depuis le tumulte d'Amboise, et Théodore de Bèze, poète, écrivain, humaniste, maintenant théologien et le principal coadjuteur de Calvin à Genève. Ils rédigèrent pour le roi de Navarre et le prince de Condé une «Remontrance» où les prétentions des princes du sang étaient appuyées de précédents historiques spécieux et d'attaques passionnées contre la tyrannie des Guise[244].
[Note 242: ][(retour) ] Coligny n'assistait pas, comme on l'a vu, à la réunion de Vendôme, Erichs Marcks, Gaspard von Coligny, 1893, t. I, p. 350.
[Note 243: ][(retour) ] Aussi approuva-t-elle, si elle ne l'inspira pas, la réfutation de la thèse des protestants par Jean du Tillet, greffier en chef du Parlement de Paris, Pour la majorité du roy tres chrestien contre les escrits des rebelles, Paris, 1560, in-4º (B. N., Lb. 32). Les protestants répondirent par un Légitime conseil des rois de France pendant leur jeune aage contre ceux qui veulent maintenir l'ilégitime gouvernement de ceux de Guise, soubz le titre la majorité du roy, ci-devant publié (Mémoires de Condé, t. I, p. 471 sqq.) Du Tillet répliqua: Pour l'entière majorité du roi tres chrestien contre le Légitime conseil, Paris, 1560 (dans Dupuy, Traité de la majorité de nos rois et des régences du royaume, Paris, 1655. Preuves, p. 329 sqq.,) où se trouve aussi, p. 319 sqq., le premier écrit de Du Tillet. Du Tillet maintient que les rois sont majeurs à quatorze ans, qu'ils règlent, comme ils l'entendent, par testament les régences; que les reines-mères sont, par lois et coutumes, préférées aux princes du sang en cas de mort ab intestat; qu'il n'y a pas de régents nés, qu'on ne saurait sans «impugner» l'autorité de François II et de sa mère blâmer le choix qu'ils ont fait des Guise pour ministres. «C'est, dit-il à la Reine-mère, vouloir vous asservir à d'autres non mis ne destituables par vous, et c'est ce tuteur [forcé] qu'ils amènent et nomment légitime conseil.» Dupuy, Preuves, p. 333.
[Note 244: ][(retour) ] Bèze partit pour Nérac le 10 juillet (1560) (Calvini Opera Omnia, t. XVIII, col. 98, note 5). Il y était à la fin de juillet (ibid., col. 154, note 4). Hotman y arriva peu après lui. Les conférences ont dû avoir lieu soit fin juillet, soit plutôt au commencement d'août. La consultation est dans La Planche, p. 318-338. Elle est probablement d'Hotman; De Ruble, t. II, p. 315. Mais il n'en est pas fait mention dans l'Essai sur François Hotman, de Rodolphe Dareste, Paris, 1850, ni dans ses deux articles de la Revue historique, t. II, 1876, p. 1 et p. 367.