En même temps, la guerre civile commençait. Un des hommes d'épée les plus remuants du parti, Maligny le jeune, s'empara de Lyon, la capitale du Sud-Est, et il s'y serait maintenu si Antoine de Bourbon, effrayé de ce coup d'audace, ne lui avait commandé de licencier ses bandes et d'évacuer la ville (septembre 1560). Mais il lui faisait dire en même temps de faire couler les soldats un à un vers Limoges, où il pensait les employer--du moins le bruit en courut--à surprendre Bordeaux et assurer ses communications par mer avec l'Angleterre protestante[245]. Le prince de Condé avait dépêché un certain La Sague à plusieurs grands seigneurs qu'il priait «de ne luy faillir au besoin». Les Guise parvinrent à saisir ce messager et trouvèrent sur lui les réponses du Connétable et du vidame de Chartres, François de Vendôme. Anne de Montmorency, qui savait le danger des écritures, «exhortoit le prince à la paix, lui conseillant qu'il se gardast bien d'entreprendre chose que Sa Majesté peust trouver mauvaise». Mais le Vidame lui mandait «qu'il se devoit asseurer de luy comme de son très humble serviteur et parent et qu'il maintiendrait son party et ceste juste querelle contre tous, sans excepter que le Roy, messieurs ses frères et les roynes.»[246] Les Guise enfermèrent cet imprudent à la Bastille (29 août).
[Note 245: ][(retour) ] De Ruble, t. II, p. 336-337, prête peut-être au roi de Navarre des desseins sans proportion avec son intelligence et son énergie.
[Note 246: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 345-346.
La Reine-mère, à qui François de Vendôme était particulièrement agréable[247], approuva l'arrestation. Épouvantée de ces bruits d'armes, dégoûtée de ses avances aux huguenots, tremblant pour ses fils et pour elle-même, elle se rapprocha des Guise et se fit leur alliée contre les Bourbons. Elle écrivit à Philippe II et au duc de Savoie pour leur demander appui et seconda le gouvernement de toute façon. François II avait sommé le roi de Navarre de lui amener son frère pour que celui-ci se justifiât de l'embauchage des hommes d'armes dont on le chargeait, «vous pouvant asseurer que là où il refusera de m'obéyr, je sauroy fort bien faire congnoistre que je suis roy»[248], et elle, dans une lettre au comte de Crussol, porteur de cet ordre impérieux, elle le chargeait de dire à Antoine que le Connétable et ses deux fils, Montmorency et Damville, avaient «en jens de bien» fait sur l'entreprise de Condé des révélations qui avaient «esté en partie cause de la prise de La Sague et du Vidame»[249]. C'était une «charité» que Montmorency se hâta de démentir (26 septembre)[250] mais qu'elle avait lancée à tout hasard pour rompre l'accord des connétablistes et des partisans des Bourbons.
[Note 247: ][(retour) ] Voir ci-dessous, p. 207-208.
[Note 248: ][(retour) ] De Ruble, t. II, p. 361 et 363.
[Note 249: ][(retour) ] Lettres, t. I, p. 347.
[Note 250: ][(retour) ] 250: Louis Paris, Négociations...relatives au règne de François II, p. 577.
Cependant les Guise massaient des soldats dans Orléans, où ils avaient fait transférer les États généraux. C'est là qu'ils attendaient leurs ennemis.
Le roi de Navarre, forcé de choisir entre l'obéissance et la révolte et menacé d'être pris à dos par les miliciens de la Navarre espagnole, dont Philippe II avait ordonné la levée en masse, s'était décidé à conduire son frère à François II. Ses partisans, ses amis, la femme de son frère l'avertissaient du danger qu'ils couraient tous deux[251]. Il put vite s'apercevoir que les gouverneurs le traitaient en suspect et gardaient soigneusement les villes qu'il traversait. Le sénéchal du Poitou, Montpezat, avait reçu de Catherine l'ordre écrit de ne pas le laisser entrer dans Poitiers, une des places les plus fortes de l'Ouest, dont on craignait qu'il ne s'emparât. Il lui signifia la défense «de par le roi», ajoutant de son cru: «sur la peine de la vie». Antoine fut si outré de l'insulte qu'il délibéra de revenir sur ses pas; il demanda une explication à la Reine-mère, qui répondit sans hésiter que «personne n'a eu charge ne commandement de luy (le Roi) ne de moi de vous tenir ce langage»[252], ce qui n'était vrai que de la menace. Femme, elle se croit autorisée, ou même elle se complaît à se défendre avec les armes des faibles, le mensonge et la ruse. Antoine, rassuré, continua sa route, et le soir même de l'arrivée à Orléans (31 octobre), Condé fut emprisonné.