Au moment de mener huguenots et catholiques contre les Anglais du Havre, la veille de la Fête-Dieu (juin 1563), elle alla donc avec Charles IX coucher à Paris chez le prince de Condé, et, pour tâter l'opinion, traversa la ville en compagnie du chef des protestants. Le peuple, écrit-elle à cette confidente, fit «demostration que d'aystre bien ayse de nous voyr tous». Déjà elle remerciait Dieu «que ne auret plus (il n'y aurait plus) de defiense ny de ynymitié entre ledit prinse et sete vile». Mais le lendemain, quand, après la procession, elle repartit pour Vincennes avec son hôte, elle s'aperçut qu'elle s'était réjouie trop tôt. La princesse de Condé, qui avait pris les devants «en neun (un) coche», croisa hors des portes une troupe de cinq cents Parisiens à cheval, qui s'étaient postés là «en narmes (armes) pour se monstrer au Roy». Ils tuèrent, à sa portière, le capitaine huguenot Couppé, à qui ils avaient peut-être des raisons particulières d'en vouloir, et la laissèrent fuir ou la manquèrent. Le Roi et sa suite arrivèrent immédiatement après le meurtre. Condé, croyant à un guet-apens dressé contre sa femme et contre lui par la duchesse de Guise et le cardinal de Lorraine, menaça de quitter Paris et la Cour. La Reine eut beaucoup de peine à le calmer. «Velà, Madame, ajoutait Catherine, come quant je pense aystre aur (hors) de ses troubles, je veoy qu'i semble qu'il y a je ne sé quel malheur qui nous y remest». Toutefois elle ne désespérait pas--elle ne désespère jamais--d'y «donner si bon hourdre (ordre) que avent qu'i (ils) comenset plus grans, que je leur coupperé chemin»[408]. Quelques jours après, elle annonçait à la duchesse qu'elle avait réussi non sans peine, à réconcilier le prince de Condé avec le duc de Nemours et le cardinal de Guise et à les faire embrasser. Elle espérait qu'ayant «rapoynté ses (ces) grans», «le demeurant se meyntiendra en pays (paix)»[409].

[Note 408: ][(retour) ] Ibid., p. 57.

[Note 409: ][(retour) ] 25 (et non 21) juin 1563, Lettres, II, p. 62: aujourd'hui «qui ayst le lendemeyn de la Saynt-Jean».

Le mestre de camp de la garde du roi, Charry, fort de la faveur de Catherine et catholique ardent, refusait d'obéir au colonel général de l'infanterie française, d'Andelot, qui, révoqué pendant la guerre, avait été depuis rétabli dans sa charge. Le 1er janvier 1564, comme il passait de grand matin sur le pont Saint-Michel, accompagné de son lieutenant et du capitaine La Tourette, il fut assailli par Chastelier-Portaut, le guidon (porte-enseigne) de l'Amiral, par Mouvans, le chef des huguenots du Midi, et un soldat. Avant qu'il eût eu le temps de dégainer, Chastelier-Portaut «luy donna un grand coup d'espée dans le corps et la luy tortilla par deux fois dans ledict corps, afin de faire la plaie plus grande»[410]. Charry et la Tourette morts, les assassins filèrent par le quai des Augustins et, au delà de la porte de Nesle, trouvèrent des chevaux qui les attendaient et s'enfuirent.

[Note 410: ][(retour) ] Brantôme, t. V, p. 345.--Autres références dans Lettres, t. II, p. 136 et les notes.

C'était probablement une vendetta. Charry avait, quatorze ans auparavant, tué le frère de Chastelier-Portaut. À Paris l'impression fut vive. Les catholiques accusèrent d'Andelot et l'Amiral d'avoir dressé l'entreprise pour se débarrasser d'un adversaire. Catherine n'oublia jamais le meurtre de ce bon serviteur, mais elle jugea dangereux d'en rechercher trop curieusement les complices[411].

[Note 411: ][(retour) ] L'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, avec ses partis pris habituels, accusait Catherine d'indifférence et presque de complicité. Lettres, II, p. 136, note 1.

A quelques jours de là, elle régla une querelle de bien plus grande conséquence. Poltrot avait, spontanément ou à la torture, inculpé, disculpé et inculpé encore l'Amiral de participation à l'assassinat du duc de Guise, Coligny protesta (12 mars) contre les mauvais bruits qui couraient avec une brutale franchise. Il n'avait «jamais recherché, induit ni sollicité quelqu'un» à commettre ce crime «ni de paroles, ni d'argent, ni par promesses, par soy ni par autrui directement ni indirectement». Même après le massacre de Vassy, bien qu'il tînt et poursuivît le duc de Guise et ses adhérents «comme ennemys publics de Dieu, du roy et du repos de ce royaume», «[il] ne se trouvera qu'il ait approuvé qu'on attentât en ceste façon sur la personne d'iceluy». Mais ayant été ensuite «duement averti» que le duc de Guise et le maréchal de Saint-André «avoient attitré certaines personnes pour tuer Monsieur le prince de Condé, luy et le seigneur d'Andelot, son frère», «il confesse que depuis ce temps-là, quand il a ouï dire à quelqu'un que s'il peuvoit il tueroit ledit seigneur de Guise jusques en son camp, il ne l'en a destourné». Sincère jusqu'à l'imprudence, il écrivit à la Reine, que s'il se défendait d'être coupable, ce n'était pas «pour regret à la mort de Monsieur de Guyse, car j'estime que ce soit le plus grand bien qui puisse advenir à ce royaume et à l'Église de Dieu et particulièrement à moy et à toute ma maison»[412].

[Note 412: ][(retour) ] Delaborde, L'Amiral de Coligny, II, p. 230-234: Protestation de Coligny du 12 mars et Mémoire apologétique du 5 mai 1563 rédigé en sa maison de Châtillon-sur-Loing.

Cette justification maladroite était d'un innocent, mais, si elle avait pu convaincre la mère, la femme et les enfants du mort, elle étalait contre lui une telle haine qu'elle devait les irriter autant qu'un aveu de complicité. Les Guise, aussitôt la paix faite, avaient demandé justice du crime en même temps qu'ils armaient pour en tirer vengeance. Des gentilshommes huguenots accoururent offrir leurs services à Coligny: il eut la sagesse de les engager à retourner en leurs logis. A la Cour, l'alarme fut chaude. Catherine crut à une nouvelle guerre civile. Elle évoqua l'affaire au Conseil. Mais plaignants et défenseurs exercèrent leur droit de récusation si rigoureusement qu'ils n'acceptaient d'autres juges que le Roi et la Reine-mère. A eux deux, ils ne voulurent pas connaître de l'affaire à fond. Charles IX, séant en son Conseil, arrêta que «toutes choses» seraient «remises d'icy à trois ans», et fit promettre aux deux parties «de ne se rien demander ny par justice ny par armes» pendant ce temps-là. Catherine s'était effacée pour laisser au jeune souverain le mérite de la décision. Elle n'était pas loin de crier au miracle. «Le Roy mon fils, écrit-elle à la duchesse de Savoie, de son propre movement, san que personne luy en dist ryen, a doné l'arrest... si bon que tout son Conseil ha dist que Dieu le feset parler et se sont aresté à set qu'il an na (ce qu'il en a) hordonné». Dieu l'avait inspiré comme autrefois Salomon en son jugement (janvier 1564)[413].