A quelques jours de là, M. et Mme de Montreu partirent pour le château des Tuilières—et Raymond de Pontaillac endormit son chagrin d'amour.
V
C'était le printemps, et tout verdoyait dans la vallée de
Saint-Martin-l'Église que domine le château des Tuilières.
M. et Mme de La Croze, le père et la mère de Blanche de Montreu, y vivent, bénis des pauvres, aimés et respectés de leurs domestiques, de leurs métayers et de leurs voisins.
Si le vieux castel des ancêtres a été remplacé par une habitation moderne, si l'herbe pousse au-dessus des anciens fossés et si là-bas, une tour démantelée évoque l'histoire, les descendants n'ont rien perdu de la valeur des aïeux, et ils ont même gagné en charité sociale.
La façade du château donne sur une cour d'honneur, au milieu de laquelle s'épanouit un marronnier célèbre; à droite, les écuries et les remises, puis, les jardins, le parc, et vers la gauche, un vaste étang qui baigne les murailles.
De la terrasse resplendissante de fleurs, on aperçoit les vingt domaines de la propriété, les maisons blanches, les prairies, les taillis ajourés, les masses profondes, le château des Ormes, la demeure seigneuriale de Pontaillac, et plus bas encore, le village de Saint-Martin-l'Église et son clocher pointu aux tuiles rouges.
Un ruisseau vagabonde, le long des prés, et en haut du chemin, çà et là, dans les landes immenses, des blocs grisâtres, des dolmen, des tumuli, intéressent les membres des sociétés savantes, comme l'ameublement du château aurait pu intéresser et passionner un antiquaire: tapisseries anciennes, vieux bahuts aux fantastiques sculptures, grands lits à baldaquins avec leurs rideaux d'indienne à personnages, faïences limousines, horloges, et le billard lui-même aux primitifs filets en guise de blouses, toutes ces choses avaient leur histoire et témoignaient du respect et des soins de la noble famille.
Oui, tout est joie par ce soleil; les oiseaux chantent l'éternité de la création; une brise chargée du parfum des thyms et des lavandes court sur la terre et s'en va rider les eaux de l'étang des Falettes, où dorment les fleurs nageuses; tout est joie! Mais, à la saison hivernale, lorsque, sous un ciel gris, les arbres dépouillés gémissent au vent et que les loups viennent hurler jusque dans le parc, il faut bénir sa terre natale ou rechercher les vives émotions, pour ne pas déserter. Et les beaux-parents du marquis ne désertent pas, et regimbent aux hivers mondains, tant vantés par leur gendre et leur fille.
Au château des Tuilières, pendant le séjour des Montreu, on reçoit les châtelains du voisinage, et notamment Pontaillac, lors des congés de l'officier; mais l'intimité habituelle des La Croze est restreinte à l'abbé Boussarie, curé de Saint-Martin-l'Église, et aux Gouilléras—M. Adolphe Gouilléras, riche propriétaire et grand marchand de bois, ayant épousé Mathilde de Chastenet, la cousine pauvre de Blanche.