Sous l'énergie de la piqûre, Blanche éprouva un malaise bizarre: la solution de Pontaillac était dosée à un degré que la jeune dame n'avait pas encore atteint.

Il se fit un trouble effroyable dans les organes, en même temps qu'une surexcitation du cerveau. Tout le sang reflua au cœur, et des images—pour les yeux et pour la pensée—remplacèrent à la fois les idées exactes et les tableaux de la réalité: ainsi, la chambre de madame se transformait en un vaste étang, l'étang des Falettes; une barque se balançait sur les eaux; M. de Montreu incarnait M. de Pontaillac, et Blanche adorait l'incarnation nouvelle. Dans une lutte de la lumière et des ténèbres, l'esprit établissait un contraste fâcheux entre les gentilshommes, entre l'époux sévère, tel un geôlier, et l'amoureux superbe, tel un prince charmant. Blanche exagérait la petite taille du mari, son air efféminé, alors qu'Olivier conduisait son panier attelé de deux landais; elle diminuait Olivier, lui enlevait de sa beauté, de sa distinction pour en parer le grand Raymond qu'elle voyait courir à cheval, tout resplendissant de casque et de cuirasse, en un flamboiement d'astre.

A son réveil, l'honnête femme chassa la mauvaise idée et elle fut prise d'une terreur comme si vraiment elle avait été responsable des velléités de luxure suggérées par l'âme du poison.

Les jours suivants, elle se montra froide envers M. de Pontaillac, affectant devant lui pour Olivier, une grande tendresse conjugale; mais, certain soir, le capitaine dîna aux Tuilières avec l'abbé Boussarie, les Gouilléras, et pendant que le mari de Mathilde, un bon et gros limousin à la barbe rougeâtre, ennuyait l'invité de ses interrogations sur la poudre sans fumée et la Triple Alliance, Blanche, en passant, frôla Raymond, d'un frôlement voluptueux.

M. de Pontaillac tressaillit d'allégresse; Mme de Montreu balbutia, avant de se réfugier près de l'ange gardien, sa fille.

Ces ardeurs inconscientes de la chaste épouse justifiaient l'un des plus curieux phénomènes de l'intoxication morphinique et de ses résultats absolument contraires pour les deux sexes. En effet, tandis que l'homme subissait quelquefois un état de dépression de la vie génésique, le système arrivait chez la femme à un haut degré de nymphomanie. La force morale de Blanche, quoique très affaiblie par l'abus de la morphine, la préservait encore de l'adultère, mais elle ne l'empêchait pas de se livrer à des mouvements désordonnés et d'origine purement mécanique où s'éteignait son regard lascif, où se calmait sa surexcitation excessive.

Mme de Montreu gémissait de ce triste état; elle ne voulait plus de rapports avec son mari; mais elle se révoltait contre les tendances bestiales, et se sentait profondément malheureuse.

* * * * *

Une après-midi, le marquis Olivier, M. de La Croze et le curé Boussarie faisaient une partie de billard, et en haut, dans sa chambre, la jeune dame s'injectait une nouvelle solution,—un cadeau de Pontaillac.

Le soleil de juin jetait sur la glèbe une poussière d'or et de feu. On entendait le cri-cri des faux qu'on aiguise, le roulement des chariots, les appels à la guillade et parfois le beuglement des bœufs. Un peuple de travailleurs, hommes et femmes, coupait ou amoncelait des herbes, les mâles noirâtres et velus, le torse maigre, des vieilles encore plus noires; et çà et là, un râteau à la main, quelques jolies filles en jupe sombre et chemisette claire, s'étiraient, avec des poses amoureuses, sous l'incendie du ciel.