Par un phénomène de double conscience et de double vue, la marquise restait Mme de Montreu, et en elle vivait une autre femme dominant la première et s'imaginant attendre Raymond, lui avoir donné rendez-vous dans sa chambre même. Elle l'apercevait, là-bas, aux Ormes; il montait à cheval; elle le suivait, sur la route poudreuse, le long des peupliers d'Italie. Déjà, il s'arrêtait devant la grille du château. Il n'y avait personne pour le recevoir, et la voyante distinguait nettement les domestiques occupés à divers ouvrages: ceux-ci aidaient les faucheurs; d'autres frottaient le parquet du grand salon; un des palefreniers dormait en un coin de la grange; Catissou saignait des volailles.
—Monsieur de Pontaillac entre dans le vestibule, et le voici dans la salle à manger! rêvait tout haut la morphinomane… Il ne trouve pas ces messieurs qui jouent au billard… Pourquoi Olivier et mon père ne l'entendent-ils pas marcher?… Pourquoi ne l'appellent-ils pas?… Je l'entends, moi!… Je le vois!… Raymond! O Raymond!…
Cette fois, le jeune gentilhomme entrait réellement; il ouvrait la porte du couloir; il gravissait l'escalier, et Blanche, éperdue, lui tendait les bras. Il l'embrassa, plein d'amour, mais quand il la sentit résister, lutter contre elle-même, contre l'autre femme, «l'étrangère», il s'éloigna:
—Madame, je vous aime, je vous adore! je vous désire de toute mon âme, et pourtant je ne veux pas vous prendre comme cela!… Blanche, ô mon adorée, je te veux libre, et tu ne l'es pas!
* * * * *
Huit jours plus tard, Mme de Montreu, en pleine conscience, en pleine liberté, se livra à Raymond.
Elle soupirait:
—Tu ne m'as pas odieusement conquise, sous l'action de la morphine, et je te remercie de m'avoir attendue, après m'avoir charmée. O mon amour, aimons-nous!
VIII
Olivier de Montreu s'était départi de sa rigoureuse surveillance, et la marquise en abusait, donnant à ses promenades journalières de charitables prétextes: visites aux malheureux du voisinage, aux enfants malades, aux accouchées.