— Si je la scalpais, vieux James ?

Je le pris par le bras et l’entraînai.

L

Il n’y a à Aklansas qu’une seule maison où l’on puisse vraiment jouer : c’est le Cupido. Nous nous dirigeâmes sans plus attendre de ce côté : nous avions hâte d’abord de nous soulager de nos dollars ; nous portions cela dans nos poches comme des lingots de plomb à la fois lourds et brûlants…, et, en ce qui me concernait du moins, j’espérais aussi y revoir la vieille danseuse aux mines de bébé, la pitoyable et stupide Marjorie, par qui j’apprendrais peut-être quelque chose sur Marion…

Je ne m’étais pas trompé. Quand nous nous fûmes assis, Patrice et moi, dans un coin de la salle, et que nous eûmes commandé nos deux gobelets de gin, le premier visage que nous aperçûmes fut celui de cette vieille toquée. Elle était plus flapie que jamais, les tendons du cou saillants, la peau des joues pendante, et, surtout, les yeux qui semblaient lui rentrer dans la tête et qu’entourait un funèbre cercle noirâtre… Le triste spectacle ! En grande toilette naturellement… Une robe noire pailletée d’or et d’argent. La poitrine nue et le dos nu jusqu’aux reins… On apercevait sous la peau jaune et flasque ce pauvre squelette… Elle était assise à côté d’un grand jeune homme, blond, rose, l’air un peu niais, qui jouait aux cartes avec le patron du Cupido. Elle lui avait passé amoureusement ses gros bras autour du cou et surveillait attentivement les cartes ; à ses clignements d’yeux je compris tout de suite qu’elle était de mèche avec le patron de Cupido pour dévaliser le malheureux. Le patron avait une face bouffie de graisse, luisante, je ne sais quoi d’immonde dans le teint, dans les plis de la peau et dans ce regard d’acier qui filtrait entre les deux paupières presque jointes. Il avait une petite moustache noire, taillée en brosse, mal plantée, clairsemée, avec des taches blanches comme des plaques de pelade ; il fourrageait là-dedans avec de gros doigts aux extrémités plates et carrées.

J’appelai la danseuse :

— Miss Marjorie !

Elle leva la tête et m’aperçut :

— Mais je vous connais ! dit-elle d’une voix enrouée. Où est-ce que je vous ai donc vu ? Ah !… j’y suis… C’est vous qui alliez à l’or ? Vous voilà de retour ?

— Venez ici que je vous parle ! lui dis-je.