Elle me montra le jeu, les deux hommes :

— Tout à l’heure ! fit-elle. Moi aussi j’ai à vous parler…

Alors Patrice et moi nous nous mîmes à boire. Il y avait à côté de Patrice, sur le même banc, un homme d’une quarantaine d’années, avec des cheveux d’un noir bleu, les joues creuses, les yeux brillants. La tête appuyée contre le mur, semblant rêver, il regardait le plafond.

— Vous m’avez plutôt l’air de vous ennuyer ! lui dis-je. Chagrins d’amour ? Voulez-vous jouer avec moi aux Trois Rois ? Les cartes guérissent de tout…

Il me répondit d’une voix sourde :

— Oui, mais vous ne me raflerez pas grand’chose. Je n’ai plus sur moi que sept dollars et mon billet de chemin de fer. Je pars demain pour le Sud. Tout m’a craqué entre les mains.

En dix minutes il nous gagna cent cinquante-cinq dollars. Il était fou de joie. Il avala son verre d’eau-de-vie, se mit à fouiller dans ses poches, brandit, entre le pouce et l’index, son billet de chemin de fer :

— Vous voyez ça ? dit-il. Voilà ce que j’en fais !

Il le déchira en quatre, se leva, sortit en renversant les chaises.

La salle était grande, exactement carrée, très haute de plafond, avec, à la hauteur d’un premier étage, une galerie circulaire ; on accédait à cette galerie par un petit escalier en colimaçon, placé dans un angle, — un singulier petit escalier, frêle et vacillant, qui avait toujours l’air de vouloir s’effondrer sous le poids des gens qui le gravissaient ou le descendaient. Assis aux tables de la galerie, on apercevait de vagues individus qui jouaient aux dés sans mot dire et qui, très délicatement, quand ils voulaient boire, s’entraient dans la bouche deux doigts énormes et en tiraient une chique volumineuse, qu’ils posaient, avec beaucoup de précaution, sur l’appui de la balustrade.