LII
Il tombait une neige lourde et lente. Je voulais retourner au Deux-et-Un et boire. Mais Patrice me dit :
— Ce n’est pas d’alcool que vous avez besoin en ce moment. Je vais vous emmener chez un ami qui vous remettra d’aplomb.
— Allons ! dis-je.
Tout m’était suprêmement égal.
Nous traversâmes toute la ville. C’est décidément une triste ville qu’Aklansas. Il n’y a pas un coin où l’on voudrait vivre : toutes ces maisons sont bâties d’hier, et, pourtant, elles sentent la ruine et la décrépitude. Celles qui ne sont pas encore terminées ont l’air de ces maisons dont on a arrêté la construction faute d’argent. Je ne sais si ce sont les hommes, plus brutes et plus destructeurs qu’ailleurs, ou, plutôt, les éléments, la lourde neige et le terrible vent du Nord, qui frappe et larde comme de la grenaille de plomb, — je ne sais ce qui est cause que cette malheureuse ville semble ainsi couler si vite au néant et comme se désagréger d’heure en heure, — mais j’ai rarement ressenti une plus désagréable impression.
Nous arrivâmes, après un quart d’heure de marche, au quartier des tanneries, qui est bien le plus sinistre et le plus puant d’Aklansas, avec ses longues rues mornes, toutes droites, entre les hauts murs, de tous les orifices desquels sort une haleine tiède et empestée. Personne. Pas une voix. Pas un rire d’enfant. Mais une sorte de halètement profond et sourd et de temps en temps le bruit grinçant des roues de bois que les mille bras dérivés du fleuve font lentement tourner et d’où se détachent des paquets de neige et de glace qui tombent dans l’eau avec un plouf réfrigérant.
Nous étions arrivés à une petite maison d’un étage coiffée d’un toit de tuiles… La façade était peinte d’une ignoble couleur chocolat.
— C’est ici, me dit Patrice.
— Vous connaissez des endroits gais ! fis-je. C’est la maison du bourreau ?