— Bah ! fis-je. Elle a la vie qu’elle s’est faite…
— Ah ! dit-elle, vous n’avez pas dû être bien malheureux pour vous figurer qu’on peut faire sa vie…
Marion m’avait déclaré qu’un nommé Meadows, le fermier chez qui elle allait, devait venir la chercher, elle aussi, en voiture. Or, toutes les carrioles qui étaient venues prendre des gens au train (il n’y en avait d’ailleurs pas plus de cinq ou six, toutes de vieilles pataches démantibulées, qui dataient du siècle précédent) s’en étaient retournées. La gare même s’était vidée de tout son flot de nouveaux arrivants. Il ne restait plus que les Indiens coltineurs (on entendait l’un d’eux tousser par moment d’une toux déchirante de phtisique), les gens qui attendaient le train d’Abittibi, — de grands gaillards, pour la plupart, avec, sous les vastes bords de leurs chapeaux, des regards sombres, — et malgré le froid, malgré la petite neige fine et cuisante qui s’était mise à tomber, ils n’avaient en tout et pour tout, sur le corps, qu’une méchante chemise de flanelle et un gilet sans manches, ouvert sur la poitrine… Ils attendaient, immobiles, échangeant de rares paroles, des espèces de grognements sourds…
Ne demeuraient plus, avec ces gens, que les employés de la gare, qui étaient peut-être, au plus, trois ou quatre et qui entraient dans leurs cabanes de planches, en sortaient d’une façon telle qu’on se demandait comment lesdites cabanes tenaient encore debout : les portes s’ouvraient, se refermaient à grands coup de pied ou d’épaule… boum ! boum !… Quelles aimables brutes !
Quand elle vit qu’il n’y avait plus de carriole et pas plus de Meadows que de navets (comme on dit) dans la vallée du Cleeve, Marion en conclut que le fermier s’était mis en retard, — et comme la nuit commençait à tomber, bien qu’il ne fût guère plus de quatre heures, elle et moi, après avoir fait un moment les cent pas sur la route, nous entrâmes dans la salle d’attente.
Cette salle d’attente ressemblait beaucoup moins à une salle d’attente qu’à un asile de nuit : des bancs de bois, une lampe à pétrole en cuivre qui se balançait au plafond et dont la mèche fumait horriblement… Mais ces messieurs les employés se souciaient bien de venir la moucher !… D’ailleurs avec leurs petits doigts délicats, qu’en serait-il resté ?
Au mur, et c’était à la fois comique et navrant, et pour ne pas les voir, pour ne pas se rappeler, instinctivement on fermait les yeux, — des affiches déchirées, lacérées comme à plaisir, mais où on apercevait encore des bouts de ciel bleu, des allées de palmiers…
La pièce était chauffée par un petit poêle dont le large tuyau noir traversait brutalement la salle et, pour sortir, vlan !… crevait la cloison.
Marion et moi, nous nous approchâmes de ce poêle, où un grand bonhomme à longue barbiche blanche et vaste chapeau de feutre gris, magnifiquement crasseux, venait, de temps en temps, avec majesté, sans mot dire, fourrer des bûches. Et quand le poêle était plein, il en refermait la petite porte de fonte d’un énorme coup de soulier… Nous nous attendions toujours à voir poêle et tuyau s’effondrer.
Nous ne disions rien. Nous étions las, nous nous sentions dépaysés et (sans oser naturellement nous l’avouer l’un à l’autre) un peu effrayés, un peu meurtris de ce qui s’offrait à nous. Quel pays !… Quelles gens !… Au bout de dix minutes, — Marion s’était assise sur le banc, j’étais resté debout, les bras croisés… nous rêvions, — Marion me dit :