— Eh bien ! je croyais que dans le train nous nous étions fait des adieux. Il ne faut pas rester là. Vous êtes las, allez vous reposer.

— Et vous ? fis-je.

— Oh ! moi !… Allez-vous-en… Vous êtes très gentil de m’avoir tenu compagnie.

— Je m’en vais, dis-je. Mais auparavant traitez-moi comme un ami. Dites-moi qui vous êtes, pourquoi vous venez dans ce pays de misère, ce que vous venez y chercher.

Alors elle me répondit d’une voix sourde, en baissant la tête, en ayant l’air de regarder ses mains, qu’elle avait posées à plat sur ses genoux :

— Je m’appelle Marion Kempt. Je suis de Sacramento, dans le Nevada. J’ai perdu ma mère quand j’étais toute petite. Mon père était médecin. Il gagnait bien sa vie. Il est mort il y a deux ans… Alors je suis allée chez le seul parent que j’eusse à Sacramento, un frère de ma mère, qui s’appelle… mais pourquoi vous dire son nom ? D’abord il m’a fait un mauvais accueil, il a voulu me chasser… Et j’allais passer la porte, il m’a prise par le poignet, il m’a dit : « Restez. » Et je ne comprenais pas pourquoi… Le lendemain, j’ai compris… Il est entré dans ma chambre et j’ai cru que tout était fini pour moi… Je l’ai battu, je me suis sauvée… et pendant trois mois, dans Sacramento, j’ai mendié, j’ai eu faim… Et un jour, j’ai compris que j’avais assez souffert. Je suis retournée chez mon oncle… D’abord il m’a rendu tous les coups que je lui avais donnés, et ensuite il a encore voulu… cette chose… J’étais revenue pour y consentir et pourtant je me suis encore sauvée. Je me suis rappelé que j’avais à Swinnah un cousin, le fils d’un frère de mon père. Je lui ai écrit. Il m’a répondu : « Venez » en m’envoyant de l’argent.

Elle releva la tête :

— Voilà…

— Eh bien ! dis-je, vous entrez dans la vie par une triste porte !

Et, m’approchant d’elle, gauchement, je lui pris une main, et la pétris un instant dans la mienne. Nous pouvions être en cette seconde unis pour la vie, — et pourquoi rien ne m’a-t-il dit ce qu’il fallait faire, où était le bon chemin ?