Les morts reviennent-ils ?

Pourquoi ne reviendraient-ils pas ?

Oui, ils reviennent !

Je ne puis m’empêcher de sourire et je lui dis :

— Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse que les morts reviennent ? Quel rapport avec la question qui m’occupe ?

Il me regarda un moment, me toisa de la tête aux pieds, me soupesa, eut l’air de songer : « Encore un qui ne vaut pas cher, avec lequel il n’y a rien à faire… » puis, prenant son parti de la chose, lâchant la propagande pour la simple humanité (une humanité, d’ailleurs, assez peu chaleureuse, — mais je m’en fichais !) :

— Venez, me dit-il en fourrant dans sa poche toute sa collection de prospectus.

Je le suivis. Il ne disait mot. Je n’avais plus l’air de l’intéresser beaucoup. Nous étions entrés à Aklansas, qui me parut être une sorte de grand village, avec, par-ci, par-là, des prétentions de grande ville, des boutiques, brillamment, cruellement illuminées, où, derrière la glace des devantures, on apercevait des bijoux, de très beaux bijoux, qui devaient certainement coûter très cher, des bracelets, des colliers de perles, — ou bien des verreries, des faïences de luxe, des appareils compliqués, en argent, en vermeil, pour la fabrication du cocktail, — ou encore des robes de femmes magnifiquement emperlées, des montagnes de boîtes de cigares, toute une exhibition de marchandises que l’on sentait destinées à des gens gagnant rapidement leur argent et le flanquant non moins rapidement par les fenêtres.

Ce qui était très amusant, c’était d’abord la tête des commerçants, — leur tête et leur allure !… ils avaient presque tous le costume de la prairie, avec le grand chapeau, le foulard au cou, le revolver (des revolvers énormes, de quoi assommer un bœuf avec la crosse) sur la fesse droite, — et ils avaient l’air empruntés, maladroits, au milieu de leurs rivières de diamants et leurs déshabillés de soie, — c’était un vrai bonheur… Ils attrapaient ça avec leurs grosses pattes et avaient une façon de le montrer au client, d’un air de dire : « En veux-tu ? En veux-tu pas ? Non ? Eh bien ! va au diable !… » Râblés, hauts sur pattes, ayant gardé dans le déhanchement cette sorte de roulis un peu lourdaud à quoi l’on reconnaît le cavalier, c’étaient tous d’anciens fermiers ou d’anciens chasseurs qui, un beau jour, pour une raison ou pour une autre, avaient lâché la grande vie libre des plaines pour le négoce…

En fait de femmes, dans les boutiques ou dans la rue, je n’en apercevais que de deux sortes : les unes, vieilles, flétries, brisées par les durs travaux, qui se livraient aux besognes les plus basses, lavaient le parquet, nettoyaient la vaisselle, etc., de pauvres ilotes de la dernière catégorie… Ou alors (seconde catégorie de femmes et qui n’avaient point du tout l’air d’appartenir à la même humanité) des filles de joie, avec des yeux fous, des cheveux fous, des diamants, vrais ou faux, autour du cou et des poignets, riant très haut, criant, et qui étaient les jouets des hommes, de ces hommes pleins de poudre d’or et de dollars…