— Ça n’est pas mal. (Il avait un petit air à la fois triomphant et modeste.) L’ennuyeux est que pour beaucoup il faut recommencer vingt fois l’opération. Vingt fois la chair faiblit. Travail terrible. Mais sur les dix-sept j’en ai deux que je crois définitivement tirés des Griffes. L’un est plongeur au Cupido. C’est une petite âme tout à fait jolie et qui voit le Christ comme je vous vois. L’autre est un nègre. J’ai peu le contact avec ce nègre. C’est un garçon de lavoir. Toute la journée il est à porter des ballots de linge. La nuit, il rentre chez lui, se laisse tomber sur son grabat et s’endort, d’un sommeil effroyable. Il a donc très peu de temps et très peu de force pour penser. Mais je suis arrivé à lui faire porter constamment sur lui les Évangiles ; le Livre pense pour lui.

— Parfait ! dis-je. Vous êtes à ce que je vois un fameux pêcheur…

Sans doute crut-il, à mes paroles, que j’entrais moi aussi dans le chemin du rachat, que je tendais l’oreille à la voix du Christ, car, sortant de nouveau ses petits prospectus de sa poche, il en fourra deux ou trois (pris d’ailleurs complètement au hasard, un bleu, un jaune, un rouge) dans la mienne :

— Prenez ça, dit-il. Vous serez mon dix-huitième. Vous lirez ça ce soir et vous verrez quelle lumière entrera en vous.

Puis, s’apercevant seulement que je peinais sous le poids de mon sac et de tout mon attirail, il me dit, d’une voix à la fois émouvante et un peu ridicule, — car elle était tout en même temps pleine de foi et de cabotinage :

— Donnez-moi cela, mon frère. Je veux vous aider pour Celui qui est Là-Haut.

Je ne me fis pas prier et lui passai mon fardeau.

— Il faut que je vous prévienne, me dit-il ; je ne vous emmène pas à une auberge comme vous me l’avez demandé. Il n’y a pas d’auberges à Aklansas.

— Où allons-nous ?

— Je crois que nous trouverons votre affaire chez une de nos Sœurs de la Vérité. C’est une femme admirable. Elle dirige une œuvre anti-alcoolique qui fait d’excellent travail.