Cinq minutes après, nous arrivions à un petit baraquement en bois peint de couleur claire.
— C’est ici, dit Josué.
Nous traversâmes d’abord un jardin grand comme un mouchoir de poche, où les plates-bandes étaient entourées de grands coquillages tout biscornus, d’un rose magnifique de jeune chair. Il n’y avait, d’ailleurs, dans le jardin, que cela : pas un arbre, pas un arbrisseau. Sous la neige, où les pattes des merles et des coconoas avaient marqué l’empreinte de leurs petits tridents, il ne devait guère y avoir plus de gazon.
Nous entrâmes dans le petit baraquement de bois. A l’intérieur on eût dit tout à fait une nursery ; c’était gentil, charmant — un peu fade et un peu puéril. Assis à de grandes tables à tréteaux, du modèle dont on se sert dans les écoles pour faire faire aux enfants leurs exercices de travail manuel (découpage, modelage, etc.) cinq ou six hommes, à la clarté douce des grandes lampes de cuivre qui pendaient au plafond, étaient en train de regarder, bien sagement, des journaux illustrés, de ces journaux où le texte est réduit au minimum et où les gravures représentent des mariages princiers, des matches de rugby, etc.
Ces hommes me firent un effet singulier. Ils avaient devant eux chacun un verre et une carafe d’eau, et, quand ils entendirent la porte s’ouvrir, deux ou trois d’entre eux se saisirent de leur verre et le vidèrent en donnant les marques de la plus vive satisfaction, comme si cette eau avait été un breuvage divin. Ils étaient âgés presque tous de plus de soixante ans. Ils avaient de longs cheveux d’argent, de longues barbes, et, pour la plupart, des yeux d’un gris d’acier, très clair, de petites pommettes d’un rose vif, — et ils souriaient de ce sourire un peu triste des enfants dociles.
Deux grands portraits présidaient à cette scène, des gravures en couleurs qui avaient autrefois servi de première page à l’Illustré des Salons et qu’on avait collées, par les quatre coins, à la cloison de bois. L’une de ces gravures représentait Tolstoï, dans son costume de moujik, avec son regard dur et inquiet, l’autre un personnage glabre, avec deux rides profondes, de chaque côté de la bouche, comme deux parenthèses, — et que je ne reconnus pas : quelque apôtre de l’eau claire et des repas sans viande.
Josué Coulombier (trop heureux de pouvoir se débarrasser un instant de son fardeau !… il devait avoir les épaules légèrement meurtries…) avait laissé tomber lourdement mon sac par terre et il contemplait, avec un large sourire exempt de toute espèce d’ironie, ce spectacle qui, à son âme innocente et un peu niaise, devait sembler admirable.
Moi, je ne disais rien, — mais je n’en pensais pas moins, — et je trouvais cela à la fois comique et douloureux, ces pauvres gens qui, sous la bannière de la désintoxication, avaient l’air d’être retombés, tout doucement, en enfance. Il y en avait un, un gros petit bonhomme à membres courts, qui semblait, dans cette troupe de vieux bébés, s’être assigné le rôle du petit espiègle. Il tournait les pages de son journal à la va-vite, sans les regarder, en hochant la tête, en faisant des grimaces lugubres de jeune écervelé.
Nous étions là depuis quelques instants quand une porte s’ouvrit et nous vîmes paraître une vieille petite dame qui, elle aussi, avait des cheveux d’un blanc magnifique et, elle aussi, ce sourire pâle et mélancolique que doivent avoir, là-haut, les séraphins. Elle avait la tête penchée un peu de côté sur l’épaule, les mains croisées sur le ventre, — et elle venait vers nous sans faire aucun bruit, sans déplacer un grain de poussière.
— Ma mère, dit Josué Coulombier, d’une voix à laquelle il s’efforçait de donner une sorte de simplicité évangélique, voici un voyageur qui arrive de très loin et qui est très las. Voulez-vous l’accueillir sous votre toit ?