— Manoël ! eh bien ! Manoël ?
Alors le grand bonhomme, comme un bambin rappelé à l’ordre, s’arrêta net, se rassit, et nous regarda, regarda la « mère » avec de grands yeux confus.
Nous repartîmes dans la nuit qui se faisait de minute en minute plus profonde.
Josué, qui avait sans doute compris tout ce que la scène précédente avait eu de surprenant pour moi, entreprit, bien que mon sac fût de plus en plus lourd à ses épaules, — car il avait absolument voulu s’en recharger, — entreprit de me faire un ardent panégyrique de la « mère ». Elle avait arraché au démon, sauvé de l’alcool, de la chair, etc., quantité de pauvres gens.
— Oui, dis-je. Mais j’aimerais mieux me damner pour l’éternité que d’être sauvé par elle et de cette façon.
— Comment donc voudriez-vous être sauvé ?
— Par moi et rien que par moi. Ou bien alors le sauvetage est plus dégradant que la chute…
Il me regarda avec des yeux stupéfaits, et, pendant quelques secondes, il me fit l’effet d’un homme qui vacille devant un gouffre, dont, tout à la fois, l’horreur, l’épouvante et le mystère le retient. Puis, se ressaisissant, il dit : « Orgueil ! Orgueil ! » et, d’une voix qui commençait à devenir essoufflée, il se mit à me parler de ce « fol orgueil » qui faisait de moi son esclave, qui savonnait la pente où j’étais en train de glisser, — et autres niaiseries.
Je ne l’écoutais même plus.