— Aux ordres de ta seigneurie, répondit-il. Tu verras que tu seras content.
Le soir même j’étais en possession de tout le fourniment.
Parker, qui s’était pris pour moi d’une sorte de sympathie sarcastique, vint m’aider, dans les jours qui suivirent, à remettre tout cela en état, rajuster les manches, retendre les tamis, etc. C’était, ma parole, un singulier personnage que cet ex-architecte. Pas sot. Un peu détraqué. Pendant, quelquefois, des heures, il vivait, parlait, agissait, comme un être parfaitement raisonnable, racontait des histoires sur les maisons qu’il avait construites à Salt Lake City ou à Newmilns, sur ses confrères, ses clients, la crise de la main-d’œuvre, etc. Tout à coup, crac ! il déraillait ! C’est qu’un mot ou un geste l’avait amené à se souvenir de l’or. Il avait pour l’or une haine et une épouvante quasi-mystiques. Ce qui ne l’empêchait pas, de temps en temps, de regarder dans le vide avec des yeux extasiés et de murmurer : l’or !… l’or !… comme s’il avait parlé de la chose la plus douce et la plus belle du monde.
Un soir je lui dis tout à trac :
— Écoute-moi, Parker… Si je te demandais de partir avec moi ?
Il me jeta un regard à la fois désespéré et furieux, se leva, repoussa du pied tous les outils qu’il venait de rafistoler ou de nettoyer.
— Voilà, fit-il d’une voix tremblante, une chose qu’il ne faut jamais dire à quelqu’un qui « en revient » et qui n’y retournera plus. Tu ne comprends pas le choc que ça fait. Si au lieu de cette misérable carcasse vidée et brisée, j’avais tes vingt ans, — ah ! Dieu !…
Sur ces mots, il ouvrit les yeux le plus grand qu’il put sur les outils qui l’avaient accompagné « là-bas » et secondé dans ses entreprises… il les regarda comme s’il voulait — j’emprunte à dessein cette expression à la langue populaire… c’est la seule qui sache peindre… — les « avaler », les incorporer à jamais à sa mémoire et à sa vie, — et, chancelant, trébuchant, il gagna le palier.
Je ne le revis plus jamais.