Je profitai de ce que le vieillard rentrait pour m’éclipser :
— A ce soir, Josué. Je reviendrai avant la nuit…
— Oh ! mon ami !… oh ! mon ami !… dit-il. Allez !… Je n’ai plus peur maintenant que vous vous perdiez dans la nuit… Car la Lumière est en vous !
Et je me rappelle qu’en le quittant je dégringolai l’escalier quatre à quatre et, dans la rue, me mis à courir comme un fou, tellement j’avais hâte de m’éloigner de ce spectacle à la fois d’horreur et de démence. Je parlais tout haut : « Les hommes ! Les hommes ! Qu’est-ce qu’ils vont chercher ! Ils ne peuvent donc pas s’en tenir tout simplement à ce qui est ! »
Je rentrai chez Zarnitsky. La salle du bas était vide, — ou presque : il y avait juste un ouvrier tanneur, que je connaissais, un Allemand, nommé Gottlieb. Il était vautré sur une table, ronflant, trop abruti d’alcool pour pouvoir s’en aller.
— Zarnitsky ! appelai-je. A manger et à boire ! J’ai faim et soif !
Il m’apporta du pain, un morceau de caribou fumé, un verre de bière, et, sans un mot, plus décharné, plus laid, plus douloureusement contrefait que jamais, il alla s’asseoir au piano.
La la… la sol… fa fa… Je me rappelle ces six premières notes… Je portais mon verre à mes lèvres : je le reposai sur la table sans en avoir bu une gorgée… Ce Zarnitsky !… Quelle prodigieuse mécanique à moudre du rêve !… Je voyais sa tête chauve aller de droite et de gauche comme le balancier d’un métronome… Il dansait, soufflait, haletait… Ses doigts avaient l’air de saisir les touches pour leur faire suer de l’amour et de la nostalgie… On aurait dit qu’il se colletait avec cette vieille caisse sonore. Par moment c’était un flot tumultueux de notes qui se vidaient avec fracas et qui balayaient tout… Par moment ce qu’il jouait n’exprimait plus que du silence… Par moment c’était cruel et tourmenté comme la grimace d’un monstre. Par moment c’était frais et doux comme un songe d’enfant sous de blancs rideaux… Tout à coup les mains s’immobilisaient, et, du piano torturé, secoué d’une sorte d’ouragan, les ondes continuaient à sortir des flots… Puis les mains repartaient… Elles avaient l’air de courir désespérément après quelque chose et d’essayer désespérément d’attraper un voile flottant dans l’espace… Que poursuivaient-elles ? L’amour ? La jeunesse ? Quand on pense à toute cette poussière que remuent tant d’imbéciles parce qu’ils ont gagné un peu de millions… Que sont-ils à côté de cela ?
XVIII
J’étais de retour chez Josué Coulombier vers les neuf heures. Le pauvre petit Pêcheur n’était pas encore mort.