— La vie ? dis-je. Mais ne l’avez-vous pas vue ? Elle est pleine de mensonge, d’hypocrisie, de brutalité, de souffrance… Le vice y est triomphant. L’or est maître de tout. Dans les tanneries d’Aklansas on met aux cuves d’acide des enfants de dix ans… Pas un n’atteint sa quinzième année et ce sont les parents eux-mêmes qui les livrent à la mort pour gagner quelques sous… Il y a dans les maisons publiques des gamines de douze ans… C’est une loi terrible qui pèse sur tout cela…

— Oui, dit-il. Mais ailleurs ? Est-ce qu’il n’y a pas des pays plus heureux ?

— J’en viens, dis-je. Je viens de pays où il fait bon, chaud, où les hommes sont bien élevés, la vie souriante… Mais si vous levez le voile ?… que de turpitudes là-dessous !… Quel fond de violence et de méchanceté !

— Alors, nulle part, fit-il d’une dolente voix d’enfant, il n’y a de bonheur ?

— Hélas !

Ces mots désenchantés parurent le calmer un peu. Il se coucha complètement sur le dos et ferma les yeux comme s’il allait s’assoupir. Je le regardais… La peur et cette sorte de vague regret avaient fait de son visage quelque chose d’humain et d’émouvant. Je me sentais pris pour lui d’une amitié toute nouvelle et très forte qui allait montant en moi comme un flot.

Une question folle me brûlait les lèvres :

— Josué !

— Quoi ? me demanda-t-il après une seconde de pause.

— Est-ce qu’on a bien tout tenté pour vous tirer de là ? Est-ce que vous ne pouvez rien faire pour lutter ?