Je le regardai au fond des yeux, et, je ne sais pourquoi, bien que le regard de cet homme eût quelque chose de cruel et de tourmenté, j’eus, comme il le souhaitait, confiance.

Il était plus grand que moi, vêtu à l’européenne, mais, à la mode de sa race, il s’était jeté sur les épaules une grande et lourde couverture sale, élimée, qui lui tombait jusqu’aux talons. Il était nu-tête. De chaque côté de son visage, aux joues creuses, strié, autour des yeux, de rides profondes comme des tatouages, une natte pendait, noire, avec des fils blancs.

— Comment vous appelez-vous ? lui demandai-je.

— Patrice. J’ai été baptisé. Mon nom de la Prairie est Flèche de Pierre. Car les gens de mon pays font encore leurs pointes de flèches avec du caillou.

— Allons chez vous, fis-je.

« Chez lui », c’était une tente de grosse toile verdâtre qu’il avait dressée tout à l’extrémité du champ de foire, dans un terrain vague où les habitants d’Aklansas venaient jeter leurs vieilles boîtes de conserves. Sous la tente, deux caisses de bois, vides, lui servaient de sièges ; de vieilles loques lui servaient de lit.

— Asseyez-vous, me dit-il avec majesté. Je n’ai rien à vous offrir, ni à boire ni à fumer. J’ai dépensé mes derniers cents ce matin pour la nourriture des chiens.

— Où sont-ils, vos chiens ? Pourquoi ne les avez-vous pas emmenés à la foire et mis en vente ?

— C’est ce que j’aurais fait demain probablement si je ne vous avais pas rencontré ce matin. C’est ce que je ferai si vous n’acceptez pas ma proposition. Mais figurez-vous que ces chiens, je les aime. Surtout deux, un certain Rag, qui a conduit le traîneau tant qu’il a été gaillard. Il a eu une épaule démolie, l’hiver dernier, dans les Bozoons… Ce qui n’empêche pas que c’est un très utile compagnon, plein de sens, de flair, de courage et d’autorité… Et un certain Pi-How, qui maintenant mène le train et qui est un maître chien… Une flamme admirable ! Je vendrai tout ça s’il le faut… Mais, j’aimerais mieux m’en dispenser. Il y en a que j’ai vus naître. Il y en a d’autres qui m’ont tiré de très mauvais pas. Il y en a dont j’ai dégelé les pattes à la flamme de feux allumés en vitesse avec les manches de mes outils… Nous avons fait ensemble les Terres Noires, les bords du Columbus, l’extrême pointe du Granador… Nous sommes allés jusqu’aux Iles…

— Mais, lui dis-je, si vous êtes allé si loin, si vous avez tant travaillé, comment se fait-il que vous soyez aujourd’hui dans cet état ?