— Vous me prenez un peu de court. Mais votre proposition est tentante. Après tout la vie n’est que la vie et je me fiche de tout.
Nous sortîmes de la tente. Il m’emmena à l’extrémité du terrain vague. Là, dans une sorte de masure branlante, il avait installé ses chiens, douze bêtes très belles du Yukon, aux pattes pelées.
Pi-How, à l’écart de la bande, isolé comme un roi, était splendide de feu, de force, et, ma foi, oui, de pensée. Quant à Rag, l’ex-premier, comme il était émouvant dans son abdication !… sous de gros sourcils broussailleux, luisait un œil noir, d’une tristesse indicible, qui se souvenait. Les autres chiens jouaient autour de lui, lui grimpaient sur le corps, le harcelaient, sans qu’il daignât même s’en apercevoir. Il était tout à son passé.
Patrice était entré dans la cabane. D’un coup de pied il en fit sortir le traîneau.
— Tout en bois d’amalia, dit-il, depuis les longerons jusqu’aux patins. Quant aux attaches, toutes en peau de phoque, séchée dans la cendre. Pas un clou. Pas une once de fer. Rien où le froid puisse mordre.
Je le poussai du pied à mon tour. Il m’apparut d’une légèreté et d’une solidité remarquables. C’était un bon outil, qui s’était fait à la neige et à la glace et qui gardait la marque des batailles livrées ; le bois s’était poli, noirci ; les attaches étaient entrées profondément dans le bois et faisaient corps avec lui. Sur le coffre d’arrière on avait peint, en rouge sang, une sorte de boomerang à manche court, dont la forme évoquait celle d’une tête de vautour, avec son bec recourbé, qui, d’une seule ligne, se continuait par l’os du crâne ; un gros œil stylisé en triangle s’ouvrait au milieu de cette tête.
Patrice me dit, en faisant un rapide petit salut de la tête et en se touchant le front bizarrement, avec l’index et le médius de la main droite, que c’était le signe de sa tribu.
— Voulez-vous vous rendre compte ? fit-il. Montez…
— Je ne demande pas mieux, dis-je. Mais ce n’est pas sur une seule promenade que je pourrai juger…
— Nous en ferons d’autres…