Il se mit à harnacher les chiens. Je vis qu’il avait un tour de main, une adresse, un sang-froid admirables… En cinq minutes, malgré le hurlement des bêtes, qui se mordaient, se bousculaient, sautaient, dansaient, prises d’une joie folle, et dont, avec ces apprêts de départ, les colères, les haines, les ambitions se réveillaient, — tout fut prêt. Je montai dans le traîneau, à l’avant, m’assis et, Patrice ayant tiré du fond de son gosier une sorte de sifflement lugubre, toutes choses, toutes bêtes se mirent en place, les guides s’ordonnèrent, Pi-How se trouva en tête, les reins et les jarrets déjà prêts à l’effort. Puis, mezzo voce, Patrice leur jeta un cri étouffé du genre de : Rrrra…i… Et comme une flèche le traîneau partit, — l’Indien le suivit pendant quelques mètres à la course, et, quand il le vit bien lancé, ayant congrument « pris la neige », — il grimpa sur les patins.

Nous allâmes ce jour-là jusqu’à un village qui s’appelait Fordingbridge, qui s’est bâti, il y a deux ou trois ans, autour d’un puits de pétrole. Je fus vraiment très satisfait de la façon dont se comportait l’attelage et le traîneau. Cette région est assez mauvaise : des rochers et des fondrières, — je ne sais quoi de brutal et d’hostile… Le traîneau sembla n’avoir dans tout cela aucune peine à se frayer son chemin : il vivait, s’adaptait aux accidents du sol, luttait de ruse ou de force avec eux. Pas une lanière ne se détacha ni ne se relâcha. Pas un morceau de bois ne sauta. Tout cela jouait à la perfection.

Quant aux chiens, — les bonnes bêtes ! Ils se jetaient à la conquête du terrain comme à la bataille ou à l’amour : avec frénésie. Ils s’excitaient, s’encourageaient, se défiaient les uns les autres… Je n’en étais pas à mon premier attelage, et, dix-huit mois auparavant, en revenant de l’Alaska, je me promenais encore en traîneau sur le Miliadas, avec une splendide équipe de chiens de la Terre de Grant, des chiens presque sauvages, d’un cran, d’une endurance, d’un courage prodigieux… Mais je n’avais encore jamais vu cette harmonie dans l’effort, cette cohésion, cette discipline… C’était vraiment beau.

Patrice me ramena jusque chez moi. Nous prîmes rendez-vous pour le lendemain, « qui serait, me dit l’Indien, jour de neige et où nous pourrions voir réellement travailler les chiens ».

— Je commence déjà à avoir de l’estime pour eux, lui dis-je.

Je lui remis un billet de dix dollars dans la main, pour qu’il pût leur donner, ce soir-là, à manger. Un sourire éclaira sa figure craquelée.

— Venez avec moi, fit-il. Nous ferons des choses intéressantes.

— Je crois que nous partirons ensemble, lui dis-je.

Je passai toute ma soirée à me renseigner sur son compte. Zarnitsky le connaissait. Il croyait — mais savait-on jamais ! les hommes sont de si drôles de mécaniques ! — qu’on pouvait faire fond sur lui : sa réputation était intacte.

— Or, vous savez, dans ce pays, une réputation intacte est chose rare ! Quand le maître d’école de Sakewel, qui est un bourg à cinquante milles d’ici, est mort, on n’a trouvé pour le remplacer qu’un homme qui avait eu de vilaines histoires de mœurs. On l’a tout de même pris : car il importe par-dessus tout que les enfants sachent lire, écrire, et spécialement compter.