Ce départ prochain du « brèche-dent », — c’était une espèce de gaillard tendu, nerveux, élastique, qui avait toujours l’air de vouloir tomber en garde pour un assaut d’escrime, — me décidait à partir sans délai. J’avais tout de même eu du flair en rencontrant l’Indien !… Pourvu que le lendemain il n’eût pas changé d’avis !

Pour en finir avec l’histoire du brèche-dent, il partit effectivement (en direction du Sloo ou d’ailleurs) quelques jours après mon départ : le vendredi ou le samedi. Il était à peine à cent ou cent cinquante milles d’Aklansas qu’au passage d’une rivière, dont la glace était de formation récente, il se noya, ou, plutôt, étant tombé à l’eau, il parvint à regagner la rive, et, là, trempé jusqu’aux os, à bout de forces, sans qu’il y eût à cinquante milles à la ronde un être pour lui porter secours, il mourut gelé… Quand on trouva son cadavre, ce n’était plus qu’un bloc de glace.

Je n’oublie pas que c’est ce pauvre diable qui me poussa en avant.

XXII

Le lendemain matin, dès six heures, en pleine nuit donc, je me rendis à la tente de l’Indien, et, en arrivant, j’eus un terrible moment d’émotion : la tente était vide. Mais dix secondes après Patrice arriva, avec son traîneau, ses chiens, leurs hurlements, leurs batailles. Il était allé, me dit-il, faire une petite promenade autour de la ville, comme tous les matins, pour dégourdir ses bêtes.

— Les chiens, expliqua-t-il, ont besoin de vivre toujours sur leurs nerfs et à la limite de l’éreintement. Au delà, ils crèvent ; en deçà, ils engraissent, ce qui, pour un chien des neiges, est pire que la mort.

Je lui dis :

— Vous savez ? J’ai réfléchi et je pars avec vous…

— Quand partons-nous ? fit-il ravi.

— Tout de suite. Il y a un particulier qui a l’air de vouloir nous brûler la politesse.