— Non. Il a l’œil sur la porte et, dès qu’il la verrait s’ouvrir, il nous fusillerait à coup sûr. Ne nous rendons pas ridicules.
Il avait pris son revolver. Je pris le mien et nous attendîmes, retenant notre souffle. Au bout d’un moment, Patrice, qui avait une oreille d’une incroyable finesse, me dit : « Il est parti… » Il se retourna contre le mur et se rendormit. Cette histoire m’avait un peu tordu les nerfs ; je mis plus d’une heure à retrouver le sommeil.
Mais le lendemain, quand, notre journée finie, nous regagnâmes notre gîte, nous nous aperçûmes qu’il avait été visité et fouillé en détail. On avait ouvert nos caisses, éparpillé nos hardes à droite et à gauche, creusé le sol…
— Par le boomerang ! jura Patrice. Cet animal-là me rendra fou ! Quel singulier travail il fait ! Tout ce que vous voudrez, James : ça n’est pas un professionnel… Il s’agite comme un gosse et ne sait où donner du nez.
Nous nous assîmes sur nos caisses éventrées en nous demandant ce que nous allions faire. Nous étions à la fois furieux, agacés de ce danger qui tournait autour de nous et rassurés, amusés : le malheureux n’avait pas flairé une seconde notre cachette et il n’y avait dans son opération ni ordre, ni méthode, ni intelligence… Un pauvre diable probablement.
XXXIX
Pendant quelque temps la vie revint au calme et, un jour, par un froid matin de petite bise coupante, j’étais seul au travail, au pied de ma falaise, quand un coup de feu retentit derrière moi ; j’éprouvai à la hanche comme la douleur aiguë et cuisante d’un coup de couteau. En une seconde, je sentis ma jambe droite s’engourdir, disparaître de ma sensibilité, comme si on me l’avait coupée, net, — et je tombai, le nez dans le sable, ne comprenant pas ce qui m’arrivait.
Je ne sais comment, dans ces moments-là, le travail se fait en dehors de vous, — et se fait si vite, si clair… Je me jetai de tout le haut de mon corps en avant et me mis à ramper vers mon fusil, en traînant le poids lourd et cotonneux de ma jambe droite… Je saisis mon fusil et alors seulement je songeai à me retourner et à regarder l’ennemi… Il était là, à cinquante pas, semblant stupéfait de ce qu’il venait de faire, debout sur un plateau de rocher, tenant son fusil devant lui, horizontalement, avec les deux mains…
Je me rappelle confusément que j’épaulai et que je tirai, à moitié couché, crispé, navrant et grotesque… le coup partit… et la seconde, la demi-seconde qui s’écoula ensuite me parut longue, si longue !… tout à fait un ralenti de cinéma… L’homme n’avait pas bougé, comme fasciné par le morceau de plomb que je lui envoyais… Et soudain sa main gauche s’ouvrit, lâchant le canon de son fusil, qui tomba sur le rocher avec un grand bruit, et, cette main, il la porta à son ventre, sa bouche fit un : oh ! silencieux, ses yeux se chargèrent de je ne sais quoi d’horrible, — il tomba, se disloqua, disparut derrière le rocher… J’entendis son fusil qui dégringolait de pierre en pierre…
C’était tout. Le silence était revenu, à peine entamé par le bruit des petites vagues dont se frisait la surface de la rivière. Je tenais toujours mon fusil… Je ne sais quoi d’écrasant me pesait sur le dos et les fesses. Peut-être dix minutes se passèrent ainsi… Je tremblais d’une sorte d’électrisation de tous les nerfs. C’était, mon Dieu !… le premier coup de fusil que je recevais et le premier que je donnais… et recevoir un coup de fusil est une aventure assez désagréable mais qui abrutit plus qu’elle ne terrifie… Tandis que tenir au bout de son canon un être qui est là, debout, immobile, cible immense et bien détachée entre le ciel et vous, qui vous regarde avec des yeux grands ouverts, béants, qui, pendant une seconde, semble s’offrir, comme un mannequin, — quelle chose atroce !