Puis un cri me vint : « Patrice !… » et de crier cela je sentis à la hanche cette sorte de brûlure… Je répétai d’une voix essoufflée : « Patrice !… » Rien n’avait répondu au premier cri. Rien ne répondit au second. Il était environ neuf heures. Patrice était à son ruisseau, à trois-quarts de mille de là, et, dans cette atmosphère chargée de neige, les sons ne se propageaient pas. Alors je cherchai dans le sable la position la moins incommode. J’étais tombé sur des pierres… Je les enlevai de dessous moi. Ma montre dans la poche de mon gilet commençait à me meurtrir les côtes… Lentement, prudemment, je la retirai de mon gousset et la mis dans la poche de mon pantalon, à gauche. Cela me prit encore quelques minutes… Tout de suite j’avais jugé la situation : mon « assassin » était touché et me ficherait désormais la paix… Quant à moi, — impossible de bouger… Je ne devais pas être mortellement atteint : quelque chose de profond me disait qu’aucun organe essentiel n’avait été démoli… Mais au premier mouvement je m’évanouirais de douleur. Il n’y avait donc qu’à attendre. A attendre toute une longue journée… Vers quatre ou cinq heures, Patrice viendrait me chercher : j’avais du temps devant moi…
XL
Tout à coup, de derrière le rocher d’où j’avais descendu l’homme, un gémissement s’éleva, faible et imprécis, qui, bientôt, monta en une plainte désespérée et déchirante : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! » J’en conclus que sa blessure était grave… Car dans les terres glacées on n’a pas l’habitude d’invoquer le nom du Seigneur pour une bêtise… « Mon Dieu ! Mon Dieu ! » Alors le gémissement devint une sorte de chose rythmée, périodique… mon Dieu !… mon Dieu !… toutes les huit ou dix secondes… mon Dieu !… Les heures avec cela passèrent et j’avais fini par ne plus penser à ma blessure… Je ne pensais plus qu’à cette voix et à cette souffrance…
Vers midi le gémissement devint encore plus atroce. Je criai à l’homme : « Mettez de l’eau sur votre blessure… Ça calme… » Il ne répondit rien et se tut pendant quelques minutes : j’avais dû le tirer de son cauchemar… Puis de nouveau la fièvre s’abattit sur lui et de nouveau il tendit les bras vers Dieu… La fièvre aussi me gagnait mais plus douce… Par moment je m’assoupissais un peu ; ma cervelle s’emplissait alors d’étranges figures géométriques, d’espèces de cristallisations qui se bâtissaient, se démolissaient, se reconstruisaient. J’avais très soif. Je n’étais guère séparé de la rivière que par trois ou quatre mètres… Mais autant eût valu que j’en fusse séparé par une montagne… Mon Dieu !… Mon Dieu !… en dehors de cette plainte affreuse, qui revenait toujours avec la même régularité, à la huitième ou neuvième seconde, j’entendais le friselis de l’eau qui courait sur le sable ou le cri des rapaces qui, du plus haut du ciel, nous avaient aperçus, l’homme et moi, et, en tournant à larges cercles, se préparaient sans doute pour le festin.
Les heures coulaient si lentement que je cherchais dans ma tête tout ce qui pouvait en meubler la monotonie. J’avais compté une première fois jusqu’à mille. Je recommençai… Mais arrivé à cinq ou six cents ce jeu stupide me lassa… Alors, je me récitai des vers, — du Shelley :
La lune rose apparut sur les trembles…
du Shakespeare :
Voyons, belle madame, dites-moi
Comment vous allez vous tirer de ce souci ?
Je me forçai à suivre par la pensée tout le dessin des côtes du Canada sur le Pacifique, de Vancouver à l’Alaska, avec tous les ports, tous les cours d’eau, toutes les pêcheries…