«J'en étais là de ma lettre, quand en fouillant dans tous les paquets du courrier, pour voir s'il n'y aurait d'oublié, je trouve une longue lettre de vous du 10. Jugez de ma joie et de mes remords! Vous me donnez sur Moïse tous les détails que je vous demande, et vous m'annoncez cette visite de M. Villemain dont vous me rendez compte dans votre lettre du 16. Vous êtes la plus aimable des amies. Choisissez vous-même Arzane[66]: entre la beauté et le talent, le choix est difficile; je m'en rapporte entièrement à vous.

«Je n'ai point de nombreuses correspondances; vous savez, ou plutôt vous saviez que j'écris très-peu. Je réponds seulement aux lettres qu'on m'écrit. J'ai écrit une fois à MM. Bertin, Pasquier, Villemain, de Barante, de Laborde, à Mme d'Aguesseau, à Mme de Montcalm et à Clara, parce qu'ils m'avaient écrit. Toutes mes lettres contiennent ceci: qu'on me traite très-bien à Rome, que le gouvernement est très-éclairé, mais que je ne suis à Rome que parce que M. de La Ferronnays est ministre, et que mon seul voeu est de quitter les affaires et de rentrer pour jamais dans mon infirmerie; que, quand on est vieux, il ne faut plus voir de ruines et ne plus voyager.

«Voilà le texte de ma très-peu nombreuse correspondance. Je défie qu'on cite un mot de plus ou de moins: vous me connaissez assez pour croire que je vous dis toute la vérité. Je ne sais si Mme Salvage est contente de nous, mais je ne crains pas son journal

LE MÊME.

«Rome, samedi 22 novembre 1828.

«Le courrier encore non arrivé! Et ce qui me fait le plus enrager, c'est qu'apparemment vous éprouvez les mêmes retards, et vous vous perdez dans mille injustices. Je vous l'ai dit et répété: je vous écris trois fois par semaine, et mes lettres doivent vous arriver par paquets. Jeudi dernier, 20, je vous ai parlé de Moïse et de Taylor, approuvant tout ce que vous avez fait et ferez. J'attends à présent la nouvelle de la lecture au comité.

«Je continue dans la disposition où vous me trouvez dans toutes mes lettres. Plus je vais, plus je suis déterminé à finir ma carrière politique. Il est temps que je disparaisse de la scène du monde; c'est auprès de vous que je trouverai, pour le peu de jours qui me restent, le repos et le bonheur que, jusqu'à présent, j'ai en vain demandés au ciel. Je ne fais presque rien ici. J'ai jeté sur le papier quelques idées pour mes Mémoires. J'ai fait quelques dépouillements historiques. Je viens d'achever, sur l'état actuel des affaires en Europe, une note assez longue que La Ferronnays me demandait.

«Je suis toujours extrêmement content du gouvernement romain; il vient encore de m'accorder la liberté d'un Français, du reste assez coupable, condamné à cinq ans de détention. Le cardinal Bernetti est tout à fait un homme d'État, et la modération du souverain pontife est admirable. Mais enfin, je ne suis ici que par accident; ma présence y est tout à fait inutile au service du roi; tout autre que moi et surtout l'excellent duc de Laval, fera, et beaucoup mieux que moi, ce que j'ai à faire à Rome. Par mon absence, j'ai donné la paix au ministère; par mon retour dans mon infirmerie, je ne troublerai point cette paix. Je ne demande rien que la retraite et l'oubli. Il est facile de s'entendre avec un homme aussi accommodant. À vous pour la vie.»

LE MÊME.

Rome, le mardi 25 novembre 1828.