«Ce malheureux courrier arriéré du samedi (22) doit arriver ce matin: mais arrivera-t-il avant le départ de la poste, qui a lieu à deux heures, et m'apportera-t-il quelque chose de vous? J'espère cette semaine un courrier extraordinaire qui me dédommagera de toutes mes espérances trompées.
«Je connais toutes les nominations au conseil d'État: j'en suis charmé parce qu'elles m'acquittent envers mes amis politiques; on m'a tenu parole: Bertin de Vaux, Villemain, Agier, Pressac, sont placés. Maintenant je puis me retirer en paix, et c'est à quoi vont tendre tous mes efforts. Je veux rentrer pour toujours dans la retraite et vivre pour vous et pour moi. Je ne veux faire la guerre à personne: soit ministre qui voudra, qui pourra, il ne me rencontrera plus sur sa route, hors le seul cas d'une attaque au trône ou aux libertés publiques.
«Dans le peu de temps que je demeurerai à Rome, je tâcherai de ne blesser personne. Le clergé de ce pays n'a pas fait la faute du clergé de France: il ne s'est pas avisé de me regarder comme un ennemi. Aussi, dans les rangs élevés, a-t-il beaucoup plus de lumières et de tolérance. Les chefs d'ordre surtout sont des hommes très-distingués, et qui se sont souvenus de ce que j'avais dit des religieux dans le Génie du christianisme. Quant aux artistes, je les soigne de mon mieux. J'ai déjà eu le bonheur de rendre quelques services à des malheureux. La société trouve Mme de Chateaubriand polie et mes dîners bons. Je tâcherai de conduire ainsi les choses jusqu'au printemps.
«Notre affaire de Moïse (et c'est la grande affaire) doit être maintenant en pleine activité entre vos mains. Je brûle d'en savoir des détails. Mais ce que j'ai bien plus à coeur que tout cela, c'est de rentrer dans mon infirmerie d'aller vous chercher tous les jours à l'Abbaye, de me promener avec vous, et de vous bâtir une maison dans mon jardin, digne de vous recevoir et de devenir votre maison de campagne pendant l'été.»
LE MÊME.
«Rome, le jeudi 27 novembre 1828.
«Tout mon bonheur est de causer avec vous, et de penser que quelques-unes de mes pensées vous arrivent à travers l'espace qui nous sépare. Je me suis promené hier avec le pauvre Guérin dans la campagne. Dois-je le plaindre, tout malade qu'il est, puisqu'il va bientôt retourner aux lieux que vous habitez? H. Vernet m'a écrit pour m'annoncer son départ vers le milieu du mois prochain. Il arrivera dans le courant du mois de janvier. Mais alors notre sort sera décidé; Moïse sera mort ou vivra d'une longue vie; vous serez prête à vous mettre en route, ou moi prêt à aller vous rejoindre.
«Je vous remercie d'avoir écrit à Mme Salvage que vous viendriez au printemps. Mais, sans compter tous les autres événements de la vie, il est probable que, vu la désorganisation complète de l'Infirmerie, Mme de Chateaubriand voudra faire un voyage en France au mois d'avril, et j'obtiendrai facilement un congé pour l'accompagner. Alors, si la chose arrive ainsi, nous arrangerons ensemble l'avenir à Paris; mais que de chances dans quelques mois! C'est aujourd'hui jour de poste ordinaire, et j'attends de plus à chaque moment un courrier des affaires étrangères. J'ai donc l'espoir d'avoir quelques lignes de vous avant de fermer cette lettre.
«Midi.
«Je reçois par le courrier ordinaire une lettre de vous du 18. Vous êtes contente de moi. Dieu soit loué! vous venez au mois de mars; c'est encore mieux, à moins que je n'aille vous chercher! Vous avez vu M. de La Rochefoucauld: il consent à donner les choeurs; ainsi tout cède à votre douce et irrésistible influence. Votre lettre précédente était du 6; vous annonciez que Taylor lirait au comité le mercredi suivant, et qu'il vous rendrait compte le jeudi; ce jeudi tombait le 13; c'est donc par vos lettres après le 13, qui me viendront peut-être par M. de Ganay, que je saurai ce qu'a dit le comité. Vous savez que vous serez dans la nécessité de dire un mot à Ladvocat, mais lui-même poussait fort à la chose. Je m'entendrai avec lui pour l'impression et la préface. Mon papier finit, il faut finir avec lui; jusqu'à après demain samedi 29.»