«Me voilà à Bâle sans accident. Vous y étiez l'année dernière. Vous avez vu passer ce beau fleuve qui va vous porter en France, un moment, de mes nouvelles.

«Les voyages me rendent toujours force, sentiment et pensée; je suis fort en train d'écrire le nouveau prologue d'un livre. J'ai lu Pellico[89] tout entier en courant. J'en suis ravi; je voudrais rendre compte de cet ouvrage, dont la sainteté empêchera le succès auprès de nos révolutionnaires, libres à la façon de Fouché. N'êtes-vous pas enchantée de la Zanze sotto i Piombi? et le petit sourd-muet? et le vieux geôlier Schiller, et les conversations religieuses par la fenêtre, et notre pauvre Maroncelli? et cette pauvre jeune femme du sopr'intendente, qui meurt si doucement? et le retour dans la belle Italie?

«Pellico avait des visions; je crois que le diable lui a montré quelques pages de mes Mémoires. Au surplus, son génie est peu italien, et il parle une langue différente de celle des anciens classiques de l'Italie. J'ai de la peine à lui passer ses gallicismes, ses chi che si fasse, ses désagréables parecchi, etc. Mais, bon Dieu! que vous dis-je là et quel rapport cela a-t-il au but de mon voyage? C'est ce maudit Rhin, qui a vu César, et qui rit de me voir courir après des empires.

«Ne m'oubliez pas; n'oubliez pas de me rappeler à la mémoire de mes
amis, et surtout de M. Ampère.

«J'écrirai de je ne sais où, car je ne sais plus par où je dois
aller. À bientôt.»

LE MÊME.

«Schaffhouse, samedi 18.

«Je viens de voir la chute du Rhin à cause de vous. Je n'ai pu que la regarder un moment, penser à vous et partir. Je n'ai pas couché une seule nuit. J'arriverai à ma destination lundi 20. Je n'espérais pas arriver avant le 24; c'est quatre jours gagnés sur mon retour. Mme de Sainte-Aulaire[90] passe aujourd'hui ici; nous n'allons pas au même roi. À bientôt. N'oubliez pas le souvenir aux amis de la petite chambre.

«Waldmünchen, 22 mai 1833.

«J'ai été arrêté ici faute de chevaux à cinquante lieues du but de mon voyage. J'ai perdu vingt-quatre heures; elles m'ont été bien utiles pour prendre un peu de repos, j'étais accablé de fatigues et de veilles. Je ne puis vous écrire que quelques mots en courant. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne veux plus quitter mes amis, et qu'en voilà assez et trop de voyages. Je ne songe qu'à vous revoir: je compte les heures. À bientôt, j'espère. Mais quand saurai-je de vos nouvelles! que le temps est long!