«Hyacinthe est revenu de Genève; il m'a rapporté mes papiers, et quoique je n'aie pas le coeur aux Mémoires, quand j'aurai fini ce qui vous regarde, je ferai une ou deux pages par jour tant que je vivrai, pour remplir ces tristes conditions de mon marché, et pour atteindre les deux heures où je vous vois, qui sont toute ma vie.
«Voyez comme tout passe. Qui pense aujourd'hui à ce pauvre Carrel? Et il y a à peine quinze à seize jours qu'il était tout vivant au milieu de nous! Cet homme-là valait pourtant mille fois mieux que les trois quarts des hommes qui lui survivent.
«Je ne sais si je verrai vos amis, et s'ils sont à Paris; hors M. Ampère, je ne me soucie de voir personne. Si vous avez des commissions, donnez-les-moi. Adieu, la plus ingrate et la plus gâtée des femmes.
«J'aurai pourtant du bonheur à voir cette chapelle et à y prier pour vous.
«Hommages toujours à votre nièce, et souvenir à M. Lenormant.»
M. de Chateaubriand vint passer quelques jours auprès de Mme Récamier, chez sa nièce, puis toute la colonie de l'Abbaye se transporta au château de Maintenon.
Charmé de l'aspect de ces beaux lieux tout pleins encore des souvenirs de Louis XIV, et non moins touché de la noble et gracieuse réception de ses hôtes, M. de Chateaubriand avait dit qu'il consacrerait quelques pages à ce séjour. Mais il lui était impossible de se plaire longtemps hors de ses habitudes casanières; il partit le premier, et, revenu à Paris sans y retrouver le bon génie qui charmait et remplissait ses journées, il écrit:
LE MÊME.
«Paris, 15 octobre 1836.
«Me voilà loin de vous, et vous serez longtemps sans me revenir. Oh! ne tardez pas trop, je vous prie: c'est votre faute de m'avoir habitué à ne pouvoir me passer de vous. Le beau temps est revenu; je regrette de n'avoir pas fait la course de Malesherbes[100]. Savez-vous pourquoi? c'est qu'en courant les chemins, je me serais moins aperçu du vide que me fait votre absence: vous avez l'esprit si mal fait, que vous prendrez peut-être ceci de travers.