LE MÊME.

«Vienne, 12 novembre 1828.

«Je veux profiter de mon premier courrier à Paris, pour vous faire porter un témoignage de mon souvenir.

«J'envoie la même bagatelle à ma tante que vous aimez et qui aime votre coeur, votre esprit et surtout vos regrets pour l'ange qui n'est plus avec nous. Ce serait bien à cet excellent ami, à cet autre moi-même que j'aimerais à écrire, à confier tous mes intérêts qu'il protégeait, qu'il défendait si bien. Enfin, je vous fais mes coquetteries du Danube à la Seine. Je préférerais bien le Tibre, et je songe tous les jours à ce que j'appelle mon abdication.

«Je vous ai écrit il y a quelques jours un misérable petit billet. J'étais profondément mélancolique. Je commence à me faire à ma nouvelle vie. Votre ami René m'a certainement enlevé la meilleure situation. Puisse-t-il en jouir, et me la rendre lorsque l'ambition, le dégoût, ou sa fortune, ou peut-être plus encore son inconstance l'appelleront ailleurs!

«Ici je suis plein d'ardeur et d'application, je vous l'atteste. Je voudrais très-bien faire, contenter absolument, afin de justifier ma prétention de choisir entre deux autres missions, lorsqu'elles viendront à vaquer. Vous savez mes voeux, nous en avons assez causé.

«Je ne sais pourquoi vous persistez dans cette répugnance d'écrire; car, en vérité, votre style est charmant et d'un goût exquis.

«Rien n'est plus gracieux que votre manière de citer les impressions mélancoliques de votre pauvre ami absent. Ses paroles sont pleines de sentiment pour vous. N'est-ce pas une manière pour vous entraîner là où il est? Mon opinion est que vous ne résisterez pas, s'il continue sur ce langage; et puis, si vous alliez demander les avis de ma tante[63], rue Royale, elle ne vous détournerait pas de cette faiblesse. Elle dit, non sans raison, et surtout non sans séduction, qu'il vaut mieux contenter son coeur dans de certaines circonstances de la vie, que de contenter des indifférents.

«Adieu avec tout mon coeur.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.