— Alors cette guitare ? fit l’un d’eux au bout de quelques pas, une feinte cette guitare pour mieux nous tromper tous ?
A quoi Kerdren avait répondu avec son flegme ordinaire par la description de sa matinée.
La guitare n’avait que trois cordes ; la dernière exterminée, le jeune officier avait fumé tous ses cigares ; puis, saisi du caprice contraire, s’était fait mettre à terre.
Un domino choisi, d’un lilas tendre en l’honneur du printemps, il s’était construit cet échafaudage au coin d’un carrefour, attendant quelque camarade passant ; et les camarades venus, il ne demandait qu’à les suivre où ils allaient.
Jusqu’au soir, la bande des jeunes officiers, qui s’était augmentée comme une boule de neige, s’amusa partout et de tout, et Jean s’était assez mis dans le mouvement pour être le premier à sauter dans les canots le lendemain matin.
Le premier jour du carnaval, tout est burlesque et point d’excentricité ne peut craindre d’aller trop loin.
Le lendemain c’est le tour de la poésie, et c’est de grâce et d’élégance qu’on lutte. On se bat encore ; mais à armes courtoises cette fois, et les projectiles sont des bouquets.
Des fleurs, des fleurs, et encore des fleurs, tel est le mot d’ordre de la journée. On en voit partout, il y en a dans toutes les mains, et la ville ressemble à un gigantesque parterre.
Le mimosa, les violettes de Parme, les roses, le muguet : tout ce qui, à cette époque, garde encore un air de serre à Paris, et se cache derrière les vitrines des magasins, s’étale ici en liberté, orne les balcons, et embaume le plein air, comme des fleurs qui sont chez elles.
La profusion en est telle qu’on est tenté de croire le sol encore plus fécond qu’il n’est en réalité, et de s’imaginer que tous ces festons et ces guirlandes viennent d’éclore spontanément sous le premier rayon matinal.