Le luxe avec lequel sont ornées les voitures ne se voit que là, et le défilé des chars de fleurs sur la promenade des Anglais ne peut se comparer à rien d’autre.

Le plus modeste fiacre remplace ses lanternes par de gros bouquets, enguirlande les harnais de ses chevaux ou change en rayons parfumés les jantes de ses roues ; et quant aux voitures particulières, chacune d’elles est un poème.

Tout ce qui est partie solide, là-dedans se dissimule, de sorte qu’on voit avec stupéfaction passer devant ses yeux un buisson de lilas, une botte de roses ou une corbeille de jacinthes, avec des femmes en toilettes claires qui émergent de là, assises, debout, ou peut-être fleuries depuis une heure avec les derniers boutons, on n’en sait rien au juste.

On dirait que le bon temps des fées et des enchanteurs est revenu, et il ne manque à tous ces gracieux équipages qu’un attelage de tourterelles ou de licornes blanches pour les traîner sur ce sol fleuri de bouquets qu’elles foulent.

Le char qui avait obtenu le prix, cette année-là, représentait un grand bateau fait de roses thé et de violettes claires, et qui semblait voguer sur une mer de petites fougères et de capillaires entremêlés de grands roseaux.

Le mât, les cordages qui couraient légèrement d’un bout à l’autre, le gouvernail, l’ancre qui traînait sur le fond vert avec sa longue attache de violettes, tout était parfait, et le pavillon tricolore qui se balançait à la corne avait presque dans ses plis la souplesse de la soie.

Bouches béantes dans l’excès de leur admiration, les matelots de l’escadre contemplaient pour la dixième fois le passage du char sans que le plaisir leur en parût moins neuf.

Bien que critiquant en gens du métier les détails qui leur semblaient pécher, ils ne se sentaient pas moins tous glorifiés dans la personne de ce bateau qui venait d’être primé, et la foule en jugeait de même, car à chaque rencontre des matelots et du voilier fleuri, c’étaient des vivats et des bombardements galants qu’ils recevaient et qu’ils rendaient, en gens habitués à des succès semblables.

Des hommes aux officiers l’enthousiasme était le même, et jamais l’inspiration n’avait été plus à propos pour eux que de décider ce matin-là qu’ils se « déguiseraient » simplement en marins de l’escadre. Aussi étaient-ils assez désignés à l’attention pour qu’un domestique en culottes courtes, qui circulait depuis un instant dans la foule avec l’aisance que donnent les cohues de salon, arrivât droit à eux, et après une brève information s’inclinât devant Jean en lui tendant une lettre.

L’enveloppe était mignonne, cachetée d’une goutte de cire, et les rires et les plaisanteries éclatèrent pendant que le domestique s’éloignait de quelques pas et demeurait immobile, tête découverte, en homme qui sait n’en avoir pas fini.