Escalade, offre d’un second, couleur des cheveux et des yeux ; ses camarades avaient tout dit pendant que Jean courait à la signature et lisait avec un sourire qui redoublait les plaisanteries. Puis, faisant le silence d’un geste :

« Résignez-vous, mon cher ami, commença-t-il à haute voix, ceci n’est même pas l’ombre d’une intrigue, quoique la lettre vienne d’une femme, et je pense que vous allez cordialement m’envoyer à tous les diables, en voyant qu’il ne s’agit que de moi !…

« Ne protestez pas. Il est certain que la bonne fortune est petite pour un jour de carnaval, et je souhaite… Non ! je ne souhaite rien du tout, si vous voulez vous rappeler ce soir que j’ai loué cette année une villa encore plus grande que d’habitude, et que ma salle à manger notamment est de taille à contenir tous les lions du jour.

« Ceci désigne assez, s’il faut en croire les bruits qui sont montés jusqu’à ma fenêtre, vous et autant de vos camarades qu’il vous plaira de m’en amener.

« Mon maître d’hôtel est préparé à l’aventure et je vous promets que nous ne mourrons pas tout à fait de faim. Ajoutez à cela que j’attends ce soir quantité de jolies Niçoises, et que mon piano, si vieux qu’il soit, tiendra bien encore debout jusqu’à minuit… Je dis minuit, car cette fois ce sera bien plus grave encore que l’heure de Cendrillon, ce sera l’heure du carême !…

« Excusez-moi auprès de vos amis, de ne pouvoir leur faire des invitations plus personnelles, et expliquez-leur bien que j’aime tous les marins, à commencer par vous.

« FRANÇOISE DE SÉMIANE. »

Il faut croire que tous les marins qui se trouvaient là se sentaient également disposés à aimer la comtesse de Sémiane, car il se trouva que le groupe qui entourait Jean accepta l’invitation à l’unanimité, comme l’expliqua le jeune officier qui les comptait en répondant un court billet d’acceptation.

La comtesse de Sémiane, veuve depuis quelques années d’un des derniers gentilhommes de Charles X, avait été l’amie intime de la grand-mère de Jean.

Elle avait vu sa mère enfant, jeune fille et jeune femme, et s’intéressait par cela même beaucoup à lui.

Seulement sa terre d’Auvergne était si loin de la Bretagne qu’elle connaissait à peine le jeune homme quand il était entré à l’École.

Elle l’avait beaucoup reçu alors, pendant les hivers qu’elle passait à Paris, et l’aimait à sa façon sans être jamais arrivée à le comprendre.

Ce caractère tout d’une pièce lui faisait un singulier effet, et elle prétendait que Jean lui produisait l’impression d’une boîte bien fermée dont le couvercle palpite sans cesse, et qu’on suit de l’œil avec un battement de cœur en se demandant s’il va en sortir une bête féroce ou une colombe.

Elle lui avait néanmoins proposé de le marier à quelque jolie héritière, pensant qu’il était de son devoir de douairière de l’aider sur ce chapitre ; mais comme il avait repoussé toutes les propositions matrimoniales, expliquant qu’il transmettrait son nom et son titre à un cousin pour qu’ils ne tombassent pas en désuétude, elle n’y avait plus songé, et bornait désormais ses bons offices à lui ouvrir sa maison partout où elle en avait l’occasion.

IV