Quand on apprit que sa fiancée, qu’il avait vue trois fois en tout, l’attendait dans un couvent, exactement comme les demoiselles nobles qu’on enlève dans les romans de cape et d’épée, et qu’on abrite un instant sous la respectabilité d’une religieuse, jusqu’à ce que le courroux des parents s’apaise ; quand on s’aperçut en outre qu’il ne savait ni son âge ni rien de ce qui concernait sa famille, on commença à se demander entre intimes si l’originalité du jeune lieutenant ne dépassait pas les limites de celles qui ont cours habituellement en liberté…
Pour toute une fraction des officiers, le nom de mademoiselle de Valvieux avait soulevé un étonnement de plus.
Comment et où avait-il retrouvé la jeune fille aux fleurs, et quelle lubie soudaine le prenait d’en faire sa femme, lui qui était le seul, le mois passé, à en parler sans bienveillance ?…
C’étaient autant de points interrogatifs qui restaient sans solution, car soit que Jean répondît sérieusement, soit qu’il dît des folies, cela se ressemblait si fort dans son cas, qu’on ne savait plus comment distinguer le vrai du faux.
Au bout de peu de jours, ses affaires étaient réglées comme il l’espérait, et il partit pour Paris afin de faire agréer, au ministère de la marine, le permutant qu’il s’était trouvé et qu’il devait remplacer à Lorient. De là, il voulait aller faire une courte halte à Kerdren, pour assurer à sa jeune femme au moins un confort relatif.
Sa première idée avait été d’emmener avec lui des tapissiers et de leur livrer quelques pièces à remanier ; mais Alice s’était vivement opposée à ce projet, et l’avait supplié de laisser toute chose dans l’ancien état.
Il lui avait dit d’abord qu’elle ne savait ce qu’elle demandait, et que la maison, fermée depuis dix ans, avait dû prendre un air de nécropole ; mais elle avait insisté aussi bravement que le lui permettait sa timidité toujours croissante vis-à-vis du jeune homme, et il avait promis de ne toucher à rien.
A l’entendre, on aurait cru d’abord qu’il s’agissait d’une ruine, et il parlait de fantômes, de chauves-souris et d’orfraies comme si les quatre vents du ciel avaient eu accès chez lui. La vérité était que le château de Kerdren, mi-dentelle mi-granit, comme certaines églises de Bretagne, était une des plus belles habitations qu’on pût voir, et qu’on ne lui connaissait en fait de fantômes que ceux de ses légendes, ou ceux plus glorieux encore des souvenirs historiques qu’il possédait.
La reine Anne, du temps qu’elle n’était encore que la duchesse Anne, adorée de tous ses fidèles, y avait passé plus d’un jour, et on aurait eu mauvaise grâce à se plaindre de la rencontre, si on l’avait trouvée quelque soir, errant dans les grandes salles avec sa robe à traîne et la coiffe élevée que lui prêtent les gravures du temps.
L’idée de modifier, si peu que ce fût, un de ces anneaux qui reliaient le passé au présent, déplaisait tout à fait à la jeune fille, et il fut convenu qu’on se bornerait à ouvrir toutes grandes portes et fenêtres au soleil de printemps, et à faire déménager, s’il y avait lieu, les araignées que le vieux gardien aurait pu tolérer dans les recoins.