Rien n’était plus singulier que les rapports des jeunes fiancés, et il ne manquait à l’étrangeté de ce mariage que ces entrevues quotidiennes, dans ce parloir de couvent.
A des heures indéterminées, Jean se présentait, et mettait en branle la grosse cloche, si résolument, que la sœur tourière savait à l’instant à qui elle avait affaire, et ouvrait presque sans regarder. Puis, guidé par elle, il traversait toute la grande cour sablée, coupée à l’ancienne mode de massifs carrés, encadrés de buis, d’où émergeaient des statues de la sainte Vierge et de saint Joseph, avec leurs robes perdues jusqu’à moitié dans le feuillage. Parfois un regard curieux d’élève glissait jusqu’à lui à travers les stores fermés de l’infirmerie, ou entre les lames d’une persienne, et c’étaient des récits sans fin pendant la récréation suivante sur le bel officier.
On baissait la voix pour en parler, et parfois même, ô perfidie ! c’était l’ample vêtement drapé d’une des statues qui abritait ce colloque illicite.
Dans le parloir lambrissé de chêne jusqu’à hauteur d’appui, Jean s’asseyait sur une des chaises de paille qui garnissaient tout le tour de la pièce, et qui étaient rangées dans un ordre si parfait qu’il ne lui venait jamais à l’idée de la sortir de l’alignement, puis les pieds sur un des petits ronds de sparterie posés devant chaque siège, il attendait l’arrivée de sa fiancée, les yeux fixés sur une reproduction de la Pietà de Michel Ange.
Avec elle, entrait une religieuse son chapelet à la main ou un gros livre noir sous le bras, et tandis que les jeunes gens causaient, elle égrenait tranquillement ses dizaines ou tournait un à un ses feuillets.
Malgré toute la bienveillance du regard qui les suivait, l’ombre de cette longue coiffe blanche enveloppait tout le petit groupe d’un cachet d’austérité, et en face de cette existence dont chaque lendemain devait ressembler si parfaitement au jour écoulé qu’il ne s’en distinguait que par la date, tant de projets d’avenir sonnaient étrangement.
Chaque jour, d’ailleurs, la timidité de la jeune fille s’accentuait un peu plus. A mesure que le sentiment enthousiaste et tendre que lui inspirait Jean se développait davantage, sa réserve s’augmentait aussi.
Elle sentait parfaitement que sous la bonté grave et la courtoisie de son fiancé, il n’y avait rien de semblable à ce qu’elle éprouvait, et sa dignité féminine l’avertissait de garder pour elle seule cet amour qu’on ne lui demandait pas. Elle était d’ailleurs bien loin de se blesser de cette différence, et avec une humilité charmante, elle regardait Jean comme les bergères d’antan, celles que les rois épousaient jadis, devaient regarder le prince charmant qui leur ôtait des mains la houlette pastorale pour y mettre un mignon sceptre d’or.
Seulement comme elle se défiait de ses yeux où elle sentait monter dès qu’elle entrait dans le grand parloir comme une nuée de petites étoiles, et de sa voix qui s’adoucissait comme son regard brillait, sans qu’elle y pensât, elle avait pris l’habitude de baisser presque constamment ses paupières, et de parler à mi-voix comme si l’atmosphère du couvent lui eût donné dans ces quelques jours la douceur tranquille d’une petite religieuse.
Il en était résulté que Jean, à mesure qu’il la voyait plus effarouchée, s’était fait plus paternel, et qu’à son insu, en cherchant ainsi à l’apprivoiser, il l’avait intimidée de plus en plus.