— J’aime bien mieux ce qui vous plaît à vous, répondit-elle doucement. Dites-moi vos auteurs favoris, il n’est pas possible que je n’aie pas dans la mémoire quelque chose de l’un d’eux !
— J’ai peur que non, reprit le jeune homme en souriant. Ce que vous appelez « mes auteurs », ce qui a bercé toutes mes rêveries, ce que j’aime, enfin, c’est le chant de la mer et du vent ; les vagues en colère et les vagues qui s’apaisent tout d’un coup, et qui meurent le long de la plage avec un bruit qui se prolonge indéfiniment, comme si vous teniez une note de harpe pendant des heures, et qu’elle demeure toujours aussi pure et aussi pleine. Y a-t-il une main humaine qui ait pu noter cela ? je l’ignore, et vous devez le savoir mieux que moi. Dans ce cas, jouez-moi ses œuvres, et vous aurez trouvé mon auteur sans même que je sache son nom.
La jeune femme réfléchit encore un instant, passant en revue ce qu’elle connaissait, puis, sans préparation, très simplement, elle attaqua un nocturne de Chopin. Après celui-là, elle en enchaîna un autre, puis un autre encore, et passa brusquement ensuite à cet impromptu célèbre, dont la marche tourmentée et les éclats imprévus se fondent tout d’un coup en une douceur exquise. Cette musique émouvante plus qu’aucune autre, en raison de la sincérité du trouble qu’on y rencontre, semblait à la jeune femme devoir être ce qui se rapprochait le plus de la description de son mari.
Elle ne voyait au même degré chez aucun autre musicien de ces emportements subits, impétueux comme le cri d’une voix humaine, coupés par des plaintes que les vagues n’ont jamais faites plus désolées, qui serrent le cœur quoi qu’on en ait, et qu’on oublie cependant presque aussitôt dans la tendresse délicieuse du chant qui reprend ensuite.
Dès les premières mesures, Jean s’était levé, pris par le charme de ces intonations caressantes dont le son un peu étrange plaisait à son oreille, et il était venu s’accouder sur le piano.
De sa place, il enveloppait la jeune femme depuis le blond argentin de ses cheveux, très doux sous la clarté des lampes, jusqu’à sa taille toujours un peu frêle mais parfaitement élégante. Le buste restait droit et gracieux, malgré les mouvements imposés par la rapidité du jeu, et les mains, d’un blanc très mat, ressemblaient aux ailes de velours de deux papillons agités d’un mouvement incessant.
Sans s’imaginer que son attention pût la gêner, Jean la regardait fixement, comme on suit de l’œil quelqu’un qui agit près de soi, quand on est soi-même immobile, et la pureté de ce délicieux visage le pénétrait en même temps que le charme de la musique. Il lui semblait que ces deux choses étaient inséparables l’une de l’autre, que ce qu’Alice jouait là lui était personnel comme sa beauté, et il tombait dans une rêverie où les joues roses de la jeune femme, ses cils sombres battant à coups réguliers et l’harmonie qui lui arrivait à flots se confondaient entièrement.
Très sensible à toute impression poétique, l’émotion l’avait si bien dominé, qu’au moment où la jeune femme s’arrêta, ses yeux étaient presque humides, et comme elle lui demandait timidement en relevant la tête :
— Aimez-vous ceci ? Est-ce votre auteur ?
— Ne me dites pas son nom ! répondit-il vivement. Ce que vous jouez là, c’est ce qu’on a au fond même du cœur, et je ne sais par quel sortilège quelques notes peuvent vous remuer à ce point, et venir toucher directement vos sentiments les plus intimes. Si j’étais musicien, c’est ce que j’écrirais certainement, et je me demande si vos doigts n’ont pas trouvé à mesure tout ce qu’ils viennent de jouer ?…